Alstom – General Electric: pour le meilleur et surtout pour le pire – Le Temps

Quel lien existe-t-il entre l’arrestation le 14 avril 2013 d’un cadre d’Alstom à l’aéroport de New York et l’annonce, sept ans plus tard, de la fermeture d’une fabrique à Oberentfelden, en plein cœur du canton d’Argovie?

Aucun, assurerait Patrick Kron, patron d’Alstom à l’époque. L’une des nombreuses retombées d’une partie d’échecs initiée ce jour-là, arguerait au contraire Frédéric Pierucci, ancien haut dirigeant de la même société.

Le 11 septembre 2020, les 500 employés qui travaillaient il y a cinq ans encore pour le groupe français dans cette commune alémanique apprennent qu’ils ne rejoindront pas le site voisin de Birr (AG), comme prévu. Les solutions qu’ils conçoivent pour les réseaux électriques à haute tension seront dorénavant apprêtées à Aix-les-Bains, en Savoie.

Il s’agit de ma quatrième grande restructuration en quatre ans

Thomas Bauer, représentant du personnel chez General Electric Suisse

Quand donc va s’arrêter l’hémorragie? s’interrogent les syndicats, qui alertent les médias. Depuis la reprise d’Alstom Energie par General Electric (GE) en 2015, plus de la moitié des 5000 emplois du groupe américain en Suisse se sont évanouis.

«Il s’agit de ma quatrième grande restructuration en quatre ans, compte Thomas Bauer. Et je ne compte pas les petites.» Attablé dans un restaurant d’Oberentfelden, le représentant du personnel de GE Suisse se trouve à quelques encablures de celle qu’il appelle «ma deuxième chambre à coucher»: l’usine condamnée à mort dont le groupe ne nous ouvrira pas les portes, au nom du covid.

Un rachat controversé

Un groupe américain qui a déboursé il y a cinq ans 14 milliards de francs pour mettre la main sur le pôle énergie d’Alstom. Une transaction controversée, aujourd’hui encore.

Dans un environnement mondial ultra-concurrentiel, le groupe français estimait en effet être devenu trop petit. Alors, il avait choisi de vendre pour donner naissance à une entité plus grande, capable de tenir la dragée haute aux géants du secteur que sont Siemens, Hitachi, mais aussi de nouveaux acteurs chinois.

Cette décision, Frédéric Pierucci l’apprend dans sa cellule de la prison de Wyatt, à Rhode Island. Frédéric Pierucci, le cadre d’Alstom qui est emmené en 2013 par le FBI. Il est accusé de corruption dans l’obtention d’un contrat en Indonésie et passera 25 mois derrière les barreaux. Son employeur devra s’acquitter en 2014 d’une amende de 630 millions d’euros après avoir signé un accord avec le Département de justice américain.

Il s’agit à l’époque de l’amende la plus salée infligée au nom du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA). Cet article de loi autorise le gendarme américain à sanctionner des actes de corruption commis à l’étranger. Dans le cas d’Alstom, il s’agira de l’Indonésie, mais aussi de l’Arabie saoudite, de l’Egypte, des Bahamas et de Taïwan.

Dans Le Piège américain, un livre paru en France en 2019, l’ancien directeur de la division chaudière d’Alstom racontera comment il a compris en 2014 qu’il était devenu le pion d’une affaire qui le dépassait, convaincu que Washington utilise cet article de loi comme instrument de pression pour défendre ses intérêts économiques. Forcer, dans ce cas, la main à Patrick Kron pour qu’il cède une partie du groupe qu’il dirige.

Une guerre économique qui ne dit pas son nom

A l’époque, Frédéric Pierucci n’est de loin pas le seul à s’émouvoir de cette vente. Alors ministre français de l’Economie et du Redressement productif, Arnaud Montebourg ne décolère pas. C’est qu’Alstom, ce n’est pas n’importe quelle entreprise: c’est elle qui équipe en turbines le parc nucléaire français; elle encore qui fournit les turbines d’une bonne partie de la marine militaire française, à commencer par le porte-avions Charles-de-Gaulle. Et Patrick Kron aurait affirmé quelques mois plus tôt au politicien socialiste n’avoir aucune intention de vendre les bijoux de famille.

Avec la verve qu’on lui connaît, le locataire de Bercy vitupère, invoque des intérêts stratégiques, lorgne du côté de l’allemand Siemens. En vain. Car en août, il quitte le gouvernement et passe la main à un certain Emmanuel Macron. Le futur président donnera son blanc-seing à la cession au groupe américain. Montant de l’opération: 14 milliards de francs.

Premier employeur du canton d’Argovie

Mais il n’y a pas qu’à Paris que l’annonce de la vente d’Alstom Energie fait des vagues. En Suisse, les sourcils se lèvent aussi. En particulier en terres argoviennes où Alstom Suisse représente le principal employeur du canton. Quelque 5000 personnes y œuvrent pour la fabrication de turbines à gaz ou à vapeur pour des centrales électriques, mais aussi pour le domaine dit du grid, consacré à l’acheminement et à la distribution du courant.

Héritière d’une partie du savoir-faire d’ABB, Alstom Suisse incarne surtout la grandeur passée de ce coin de pays coincé entre Zurich et Bâle. Portée par la vision de deux entrepreneurs à la fin du XIXe siècle, Charle Brown et Walter Boveri, la région est devenue un poumon énergétique mondial.

Pendant une bonne partie du XXe siècle, elle va se nourrir de l’émergence d’un monde nouveau, obsédé par le progrès technologique. En 2013, Alstom annonce encore un chiffre d’affaires de 2,4 milliards d’euros pour son bras suisse. Pas moins de 97% des recettes sont alors engrangées à l’étranger.

Un bon «deal»

Si Paris espère dans un premier temps créer un géant européen de l’énergie, à la faveur d’une fusion avec l’allemand Siemens, la Suisse se préfère, elle, en fiancée américaine. Tous les experts sont formels: il y a bien moins de redondances entre GE et Alstom Suisse, qui pourra donc mieux s’épanouir dans son giron.

Lire aussi: General Electric, moindre mal pour Alstom Suisse

«C’est vrai qu’à l’époque, on avait le sentiment que c’était le meilleur deal», se souvient Thomas Bauer

Mais une fois les noces célébrées en 2015, il n’y a pas de lune de miel, car GE fait face à un retournement du marché de l’électricité.

«Sous l’effet notamment des subventions octroyées dans des pays tels que l’Allemagne pour promouvoir les énergies renouvelables, le prix du solaire et de l’éolien a chuté, observe Michael Salzmann, collaborateur de la Commission fédérale chargée de la surveillance du marché de l’électricité. Face à cette baisse, les centrales nucléaires, à charbon et à gaz se sont retrouvées avec un énorme désavantage compétitif puisqu’elles ne pouvaient pas baisser leurs coûts d’exploitation.»

Ces marchés représentent justement les pieds d’argile du nouveau colosse. Impuissant, l’empire américain né en 1882 s’enfonce dans les chiffres rouges. En 2018, il touchera le fond avec une perte de près de 21 milliards de dollars. Les restructurations et les plans sociaux se succèdent.

Changement de paradigme

«Mais l’évolution défavorable des énergies fossiles n’explique pas tout», relève Nicolas Mazzucchi, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique: «Cette fusion s’est faite sans véritable stratégie claire. Et on se retrouve avec des doublons. De telles opérations sont très risquées, très complexes. Elles affichent un taux d’échec de 50%. Pour que cela se passe bien, il faut qu’il y ait une transformation de l’identité.»

Et c’est bien là que le bât blesse: «Alstom avait un peu entrepris une mue vers le numérique, vers les activités de pilotage des réseaux confrontés à l’intermittence des sources d’énergie renouvelables. GE était plutôt parti dans les éoliennes. Aucun choix n’a été fait. Chez General Electric, on continue à faire un peu de tout.»

Une hydre industrielle

A l’heure où les grands conglomérats qui ont marqué le développement industriel mondial opèrent un recentrage sur un secteur phare, difficile en effet de s’y retrouver dans les activités de cette hydre industrielle. Elles vont de la santé à l’énergie, en passant par l’aéronautique frappé de plein fouet par la crise qu’a déclenchée le nouveau coronavirus.

Pour la fermeture du site d’Oberentfelden, une chargée de communication du conglomérat invoque «les perspectives difficiles du marché mondial des appareils de commutation à isolation gazeuse et la nécessité pour l’entité grid de consolider son activité industrielle». Elle relève au passage les importantes surcapacités dans le secteur et la concurrence des fabricants asiatiques.

«C’est vrai que le marché a connu des heures difficiles», concède Thomas Bauer. Mais, insiste celui qui a commencé sa carrière comme mécanicien sur machines, le site d’Oberentfelden a beaucoup travaillé à améliorer ses produits, réduisant notamment leur empreinte carbone, à la satisfaction de ses clients. Et, ajoute-t-il, «les perspectives s’améliorent justement dans les activités de gestion du réseau». ABB vient par exemple d’annoncer le développement de ses activités en Suisse sur ce marché.

Lire également:

Thomas Bauer ne croit pas à une reprise du savoir-faire argovien par le site savoyard: «Nous avons déjà essayé pour d’autres activités. Cela ne marche tout simplement pas. Ce qui va se passer, c’est que l’usine d’Aix-les-Bains subira le même sort que celle d’Oberentfelden dans deux ans.»

Qui perd, qui gagne?

En France aussi, d’ailleurs, la colère gronde. Car General Electric n’a pas pu tenir sa promesse de créer 1000 emplois dans les cinq ans. Bien au contraire. «General Electric est irrémédiablement entraîné vers le fond, constate Nicolas Mazzucchi. Qui pourrait digérer en même temps deux transitions – numérique et énergique – et avaler une entreprise de la taille d’Alstom énergie?»

Sur le plan politique, la commission parlementaire française chargée de se pencher sur les conditions de la cession d’Alstom a fait chou blanc. Son président, Olivier Marleix (Les Républicains), n’a pas renoncé. Il a fait appel à la justice pour en savoir plus sur le rôle joué par Emmanuel Macron dans la transaction.

Sous le feu des critiques, Patrick Kron, ancien président-directeur général d’Alstom, sortira de sa réserve en juin 2019 pour livrer sa vérité sur la vente du pôle énergie du groupe, dénonçant des fantasmes et des visions complotistes.

Les actionnaires de la société, eux, ne se plaindront pas, tant les 14 milliards de francs touchés pour la transaction semblent avoir représenté une bonne affaire. Il en va tout autrement pour General Electric dont l’action s’échange aujourd’hui à 6 dollars, contre 30 il y a cinq ans.

Bien loin de Wall Street, à la mairie d’Oberentfelden, la page est déjà tournée. Une entreprise de transport va prendre possession des locaux laissés vacants par General Electric. Les 2000 employés rescapés de Baden et de Birr sont, eux, moins tranquilles: il y a deux semaines, leur employeur américain a annoncé se retirer du charbon.

Le signe que la cure d’amaigrissement n’est de loin pas terminée.


Pour aller plus loin: «Le Piège américain», Frédéric Pierucci, Matthieu Aron, 2019, Editions Jean-Claude Lattès.

A écouter: «L’Otage», un podcast de France Inter sur l’arrestation, puis l’emprisonnement de Frédéric Pierucci.

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