Covid-19, météo et fermeture de Fessenheim : pourquoi la France réactive déjà ses centrales à charbon – Marianne

Normalement, elles ne fournissent qu’une énergie d’appoint à l’énergie nucléaire, en hiver. Depuis septembre, plusieurs centrales à charbon ont été réactivées et fournissent actuellement 2 % de l’électricité. Bousculée par Jean-Pierre Elkabbach ce 11 octobre, Barbara Pompili, ministre la Transition écologique, a affirmé que les centrales à charbon seraient fermées d’ici à « la fin du quinquennat« , tout en laissant planer le doute sur la possible persistance de plusieurs d’entre elles. Et notamment celle de Cordemais, en Bretagne.

Mais pourquoi, cette année, a-t-on déjà besoin de cette source d’énergie ? Réponse avec François-Marie Bréon, physicien climatologue, chercheur au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement, qui publie ce 23 septembre Réchauffement climatique (humenSciences), un livre qui se propose de répondre pédagogiquement aux questions qui fâchent dans le domaine écologique. Il craint que la volonté de se passer du nucléaire nous contraigne à fermer certains réacteurs et à les remplacer par des énergies renouvelables « fatales », nécessairement associées à des centrales au gaz, chose qui nous conduira à une augmentation de nos émissions de Co2.

Marianne : Selon les données publiées par le gestionnaire du réseau de transport d’électricité RTE, la France a allumé ses centrales à charbon ces dernières semaines. Quelles en sont les raisons ?

François-Marie Bréon : La raison principale est que la crise du Covid-19 a fortement perturbé le planning de maintenance des réacteurs nucléaires français, ce qui fait que certains sont indisponibles alors qu’ils ne devraient pas l’être. Ensuite, les plannings d’utilisation ont été ajustés, toujours à la suite de la crise du Covid-19, afin qu’un maximum de réacteurs soient disponibles cet hiver, lorsque la demande sera maximale. Le but étant bien sûr de ne pas subir de coupure d’électricité, ni en automne, ni en hiver.

Enfin, la production éolienne est faible depuis deux mois en conséquence de la situation météorologique. Bien évidemment, la fermeture administrative des deux réacteurs de Fessenheim n’aide pas dans cette situation critique, mais il ne faut pas dire que c’est la raison première.

Les énergies éolienne et photovoltaïque ne suffisent-elles pas pour prendre le relais ?

Il n’y a aucune surprise de ce point de vue pour ceux qui se sont intéressés au sujet. Ces énergies renouvelables sont dites fatales ; leur production dépend des conditions météorologiques. Ainsi, pour assurer une production à tout instant, il est nécessaire qu’elles soient associées à des énergies pilotables, le plus souvent à base de combustibles fossiles, charbon ou gaz.

Ainsi, lorsque les conditions météorologiques ne sont pas favorables, on doit utiliser ces moyens de production qui sont très émetteurs en Co2. On peut bien sûr imaginer coupler ces énergies renouvelables à des centrales nucléaires, mais le coût économique est alors très important puisqu’un réacteur nucléaire coûte pratiquement autant, qu’il soit en production ou non.

L’Allemagne a quant à elle franchi la barre des 500 g de Co2/kWh. Comment cela se fait-il ?

L’Allemagne s’est lancée dans un énorme programme de développement des énergies renouvelables. Ce programme lui a déjà coûté plusieurs centaines de milliards d’euros. Mais, comme expliqué en réponse à votre question précédente, ces énergies renouvelables doivent être associées à des centrales pilotables, qui sont en Allemagne à base de charbon et de gaz.

L’énorme développement des énergies renouvelables en Allemagne n’est pas associé à la fermeture de ces centrales pilotables. Certes, leur temps d’utilisation diminue, mais certainement pas au rythme qui serait nécessaire compte tenu de la contrainte climatique. Ainsi, ce matin, il y avait très peu de vent en Allemagne et les éoliennes ne produisaient que 2% de leur capacité. La plus grosse partie de l’électricité était produite à partir de charbon, de gaz, mais aussi des quelques réacteurs nucléaires qui doivent fermer en 2022.

Quels effets pour nos émissions de Co2 ?

Dans le monde, la production d’électricité émet un tiers des émissions mondiales de Co2. L’Allemagne y contribue. Je dis souvent que, si on arrivait à décarbonner l’électricité, ce qui serait possible dans de nombreux pays (Europe, USA, Chine, Inde…) si on y développait le nucléaire, on n’aurait pas résolu le problème du climat, mais on aurait déjà fait une bonne partie du chemin.

Cette situation sera-t-elle bientôt comparable pour nous ?

La France possède encore un parc de 54 réacteurs nucléaires. Tout laisse à penser qu’on peut prolonger leur fonctionnement pendant plusieurs décennies, ce qui laisse le temps de développer de nouveaux réacteurs afin de le renouveler. Je suis même partisan d’augmenter la puissance totale du parc, donc d’augmenter le nombre de réacteurs, dans le but de permettre des transferts d’usage (électrifier les transports, remplacer le chauffage au gaz ou au fuel par des pompes à chaleur, électrifier l’industrie…).

Mais pour cela, il faudrait des décisions politiques fortes en ce sens, décisions que je ne vois pas venir. Je crains donc que, dans une décennie ou deux, on soit obligés de fermer certains réacteurs et de les remplacer par des énergies renouvelables fatales associées à des centrales au gaz, ce qui conduira à une augmentation de nos émissions de Co2. On a encore le choix, mais les décisions deviennent urgentes compte tenu du temps nécessaire à construire un parc nucléaire neuf.

Dans Réchauffement climatique vous abordez les questions d’énergie « sans tabou« , notamment sur la question du nucléaire. Mais, tout de même, n’y a-t-il pas un problème de gestion des déchets nucléaires ?

Je ne comprends pas ce focus sur les déchets nucléaires. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, on a une solution. En France, ils sont gérés dans l’usine de La Hague et les composés les plus dangereux sont vitrifiés dans le but d’être ensuite placés dans une couche d’argile à 500 m de profondeur. Une fois qu’ils y seront, on ne demande pas aux générations futures de les gérer, et les études faites depuis vingt ans démontrent qu’ils auront perdu toute radioactivité significative avant de pouvoir remonter à la surface par diffusion.

Je n’éprouve donc aucun problème éthique à l’idée qu’on puisse enfouir des déchets nucléaires en les mettant dans un profond sous-sol pour des milliers d’années, contrairement au fait de répandre du Co2 en masse dans l’atmosphère. Lequel va perturber le climat pendant des dizaines de milliers d’années.

Le nucléaire ne sauvera pas le climat. Une forme de sobriété est absolument nécessaire. Néanmoins, il peut contribuer à nous apporter une énergie propre, qui restera nécessaire même si nous allons vers une société plus sobre.

Lire aussi >>Jean-Marc Jancovici : « Fermer Fessenheim au nom du climat : l’imposture du gouvernement »

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