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De la Tesla à SpaceX, les bonnes étoiles d’Elon Musk, génie un peu fou – Le Parisien

San Francisco, 12 février 2014. François Hollande visite la Silicon Valley californienne, à la découverte de la « tech » américaine, qui fait battre le cœur du monde économique. Tout le gratin est là : Sheryl Sandberg, numéro 2 de Facebook, Eric Schmidt, l’un des patrons de Google, ou encore Jack Dorsey, celui de Twitter. Le président français connaît les entreprises, à défaut de reconnaître les visages. Mais, quand il se présente à Elon Musk, qui a troqué son T-shirt et son jean des journées ordinaires pour une chemise blanche et un costume bleu marine, il semble décontenancé.

« On ne savait pas qui c’était », concède l’un des participants. A l’époque, le patron de SpaceX s’est déjà fait un nom en développant PayPal, la première entreprise de paiement en ligne, qu’il a revendue au prix fort à eBay, en 2002. Mais ses investissements dans l’aérospatial et la voiture électrique paraissent plus hasardeux. Clamant son ambition de coloniser la Planète Rouge et d’y être enterré, il passe pour un illuminé. Un utopiste, au mieux. Un « frappadingue », au pire. Briefé à l’oreille par un collaborateur, François Hollande bafouille dans un anglais approximatif : « You go to Mars? (…) With your spatial… fusée? » Elon Musk sourit devant ce ton narquois qui lui est si familier. « Monsieur le président, nous allons tuer votre industrie, rétorque-t-il, sûr de son fait. Les lanceurs européens sont trop chers. Je vais réduire les coûts et inventer les fusées réutilisables pour aller sur la Lune et sur Mars. »

Six ans plus tard, cette fanfaronnade ne fait plus rire personne. « Vu la vitesse à laquelle il va, et comme tout lui réussit en ce moment, on est obligé de le prendre au sérieux », admet Sibylle Delaporte, ingénieure chez ArianeGroup. Le 30 mai dernier, en parvenant à arrimer sa capsule Crew Dragon à la Station spatiale internationale, SpaceX, sous contrat avec la Nasa, est devenue la première entreprise privée à envoyer deux astronautes dans l’espace.

VIDÉO. SpaceX : revivez le décollage historique de la capsule Crew Dragon

Le 9 décembre, elle a franchi une nouvelle étape avec le lancement inaugural de sa fusée Starship, plus lourde, destinée à terme à rejoindre Mars après un voyage de huit mois. Si celle-ci s’est écrasée à son retour sur le pas de tir, son envol a néanmoins permis de vérifier l’exactitude des calculs concernant le décollage et la phase sensible de stabilisation dans l’espace.

«Il rend possible ce qui, industriellement, semble impossible»

Mené en parallèle, le projet Starlink, qui consiste à placer en orbite une constellation de 12 000 satellites commerciaux d’ici à 2025, engrange lui aussi les succès. Opérationnel depuis le début de l’année, il a déjà permis le déploiement d’un millier d’entre eux. La finalité? Faciliter l’accès à Internet à haut débit et récupérer des données que Musk peut ensuite revendre à prix d’or, afin de financer son rêve de Mars. « Les satellites permettent, par exemple, d’avoir une vision globale des stocks de pétrole dans le monde et, in fine, de prévoir les cours du baril », détaille Gilles Rabin, directeur de l’innovation au Centre national des études spatiales (Cnes).

Elon Musk peut se réjouir, le 30 mai 2020. Avec sa fusée « Falcon 9 », SpaceX devient la première entreprise privée à envoyer des astronautes dans l’espace. Paul Hennessy/Sopa Images/LightRocket/Getty

C’est là tout le talent du milliardaire américain de 49 ans, deuxième fortune mondiale derrière le patron d’Amazon, Jeff Bezos. Il voit plus grand que tous les autres, et surtout, plus loin. « Les meilleurs maîtres aux échecs projettent jusqu’aux douze prochains coups. Eh bien, quelle que soit la situation, Elon peut faire de même », affirme son frère cadet, Kimbal, dans une interview au magazine américain Rolling Stone, en 2017. Il défie les certitudes, remet en cause les fondamentaux, fait exploser le carcan des contraintes techniques, réglementaires, financières ou humaines dans lequel se débattent les entreprises traditionnelles. Pour raccourcir les délais de fabrication, souvent allongés par les fournisseurs, il reprend la main sur la chaîne de production, de A à Z. Et impose son rythme effréné à ses collaborateurs comme à ses adversaires.

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Un tour de l’actualité pour commencer la journée

« Il rend possible ce qui, industriellement, semble impossible », commente, admiratif, Laurent Milchior, PDG d’Etam, qui l’a croisé un jour chez son concessionnaire Tesla, à Chambourcy (Yvelines). L’ancien patron de l’allemand Daimler, Dieter Zetsche, a dû, lui, ravaler son chapeau. En 2014, il balayait l’idée de faisabilité et de rentabilité de l’entreprise : « Les voitures électriques ne représenteront jamais un marché de masse », arguait-il. Aujourd’hui, la valorisation boursière de Tesla est plus de deux fois supérieure à celle de Daimler, BMW et Volkswagen réunis. Et c’est en Allemagne, poumon de l’automobile en Europe, qu’Elon Musk installe sa plus grande usine de voitures électriques et de batteries, destinées à irriguer le Vieux Continent.

Il contraint le monde à se plier à son imaginaire

En maillant sa toile autour des énergies durables, avec SolarCity (panneaux solaires), Hyperloop (train supersonique qui vise à décongestionner les métropoles) et surtout Tesla, et en se lançant à corps perdu dans la conquête spatiale, cette icône de la Silicon Valley contraint le monde à se plier à son imaginaire. La réalité ne s’impose pas à lui, il la façonne en suivant ses rêves. Les décrypter, c’est invoquer l’esprit des grands navigateurs du XVe siècle, Christophe Colomb en tête, et donner corps aux héros de Jules Verne. Sauf qu’Elon Musk, lui, n’entend pas explorer les océans, mais les étoiles. « Il partage le goût de Jules Verne pour l’anticipation, sa capacité à concevoir l’avenir, mais la grande différence entre l’écrivain du XIXe siècle et l’entrepreneur du XXIe, c’est que ce dernier ne se contente pas de le coucher sur papier : ce futur, il veut l’expérimenter », observe le chimiste Jean-Marie Tarascon, professeur au Collège de France et spécialiste des batteries.

Essai, le 9 décembre, de la fusée « Starship », qui doit à terme transporter l’Homme sur Mars. Celle-ci a explosé à l’atterrissage, mais le vol a été concluant pour l’élaboration du module final. Gene Blevins/Reuters

Pour comprendre d’où lui vient ce désir fou de vivre cette autre vie, il faut remonter le temps jusqu’à l’enfance sud-africaine d’Elon Musk. Plonger dans la culture afrikaner blanche des années 1970-1980, à l’époque de l’Apartheid, qui célébrait la virilité et l’autorité masculines.

Né à Pretoria où il choisit, à l’âge de 10 ans, de rester auprès de son père après le divorce de ses parents, le jeune Elon se heurte à cette idéologie dans laquelle il ne se reconnaît pas. Timide et réservé, plus jeune et plus petit que ses camarades, il leur préfère la compagnie des livres. A raison de deux ouvrages par jour, il se passionne pour la science-fiction, notamment « Le Seigneur des anneaux », de J. R. R. Tolkien ou « Le Guide du voyageur galactique », de Douglas Adams. Pour la philosophie aussi : à 13 ans, il découvre Nietzsche et Schopenhauer. Après avoir dévoré tous les romans et essais de la bibliothèque scolaire, il se jette sur « l’Encyclopædia Britannica », la célèbre encyclopédie universitaire anglo-saxonne.

« Elon a toujours été un penseur introverti, témoigne son père, Errol, dans une interview à Rolling Stone, en 2015. Alors que la plupart des gens vont aller à une soirée, prendre du bon temps et parler de rugby ou de sport, lui va se réfugier dans une librairie pour feuilleter tous les livres à disposition. »

PODCAST. Qui est vraiment Elon Musk ? Portrait d’un patron qui veut changer le monde (Partie 1)

PODCAST. Qui est vraiment Elon Musk ? Portrait d’un patron qui veut changer le monde (Partie 2)

Mais l’aîné des trois enfants Musk s’ennuie à l’école, où il laisse le souvenir d’un élève « moyen ». « Il y avait quatre ou cinq garçons considérés comme les plus brillants. Elon n’en faisait pas partie », se rappelle l’un de ses camarades, Deon Prinsloo. Et pourtant, il ne passe pas inaperçu. Nourri par ses lectures, il apporte des fusées miniatures, qu’il lance à la récréation. Fantasme sur la colonisation d’autres planètes. Et intervient en cours de sciences pour critiquer les combustibles fossiles au profit de l’énergie solaire, un sacrilège dans ce pays minier !

Déjà focalisé sur les jeux vidéo et l’informatique dès son plus jeune âge

Préférant ses loisirs à l’apprentissage de la langue anglaise, il néglige ses devoirs. Jusqu’au jour où le petit ami de sa mère, avec qui il entretient de bonnes relations, lui apprend qu’il va devoir redoubler s’il n’atteint pas la moyenne dans chaque matière. « Après cela, j’ai obtenu les meilleures notes de la classe », soutient-il. Un raisonnement typique des surdoués.

« Ils décrochent parce que les cours sont trop séquentiels, répétitifs et rébarbatifs, explique la psychologue Jeanne Siaud-Facchin, autrice de « L’Enfant surdoué ». Leur intelligence est globale et exacerbée, elle construit une arborescence de pensées. » Comme un ordinateur, en somme. Elon n’est pas encore entré dans l’adolescence qu’il focalise déjà son attention sur les jeux vidéo et l’informatique. Dès les balbutiements de cette technologie, il tanne son père pour qu’il l’inscrive à un cours, mais ceux-ci sont réservés aux adultes. A force d’insister, Errol parvient à arracher une place pour une conférence de trois heures à l’université de Johannesburg.

En 1995, Elon Musk s’essaie au bricolage sur une voiture. « A l’époque, on disait de lui qu’il n’y connaissait rien », témoigne sa sœur, Tosca. Twitter @mayemusk

Pendant ce temps, il part déjeuner avec son fils cadet Kimbal et, à son retour, découvre un amphithéâtre vide. Pas de trace d’Elon. « Nous avons attendu, et attendu. Comme il n’arrivait pas, nous nous sommes lancés à sa recherche. Il était assis là, dans l’un des halls de la fac, sa veste sur le dos et sa cravate dénouée, sa chemise de flanelle grise roulottée jusqu’au coude. Haut comme trois pommes, il discutait, d’égal à égal, avec tous ces pontes qui venaient d’Angleterre. » L’un d’eux interpelle Errol : « Vous devez absolument mettre un ordinateur entre les mains de ce garçon. » Elon obtient ce qu’il veut et, très vite, commence à coder. A 12 ans, il crée son premier jeu vidéo, Blastar, dont le code source est publié dans un journal spécialisé. Sans surprise, il y est déjà question de vaisseau spatial extraterrestre transportant des bombes à hydrogène et opposant les forces du mal à celles du bien.

Mais l’adolescent précoce se replie sur lui-même, préférant sa petite musique intérieure à la grande partition du monde. « Les surdoués sont hypersensibles, ils vibrent au moindre murmure extérieur, analyse Jeanne Siaud-Facchin. Pour supporter le réel, ils ont tendance à se réfugier dans leur imaginaire. » Elon se construit un univers qui lui est propre, une échappatoire à la réalité qu’il n’a pas encore le pouvoir de changer. « Il rentre à l’intérieur de son cerveau, et vous voyez juste qu’il est ailleurs », témoigne sa mère Maye. « Au milieu de l’adolescence, il mélange fantasme et réalité, au point d’avoir du mal à les dissocier », écrit son biographe Ashlee Vance (« Elon Musk », d’Ashlee Vance, Eyrolles, 372 p., 24,90 euros).

Il évoque à demi-mot une forme de torture psychologique de la part de son père

Ce faisant, il devient la cible de toutes les moqueries. Trop intellectuel. Trop chétif. Trop geek, surtout. Un jour, il est surpris par une bande de jeunes en train de manger un morceau avec Kimbal, assis en haut d’un escalier en béton. L’un d’eux le frappe à la tête et le pousse si fort qu’il dégringole toutes les marches. Tous fondent alors sur lui, le rouent de coups, dans les côtes et sur le crâne. « Je me suis évanoui », confie Elon, évacué à l’hôpital et contraint de rester au lit pendant une semaine. Ses camarades ne le lâchent plus. Pendant les trois à quatre années suivantes, ils le harcèlent et font le vide autour de lui. Son meilleur ami doit leur promettre de ne plus le fréquenter. « En plus, ils lui ont demandé de me faire sortir de ma cachette pour pouvoir m’attaquer. Et ça fait mal, putain », raconte Elon Musk, la lèvre tremblante et les yeux embués, à Ashlee Vance.

D’autant qu’à la maison, ce n’est pas la joie non plus. « Il y a eu de bons moments, mais ce n’était pas une enfance heureuse, rapporte Elon. C’était comme un supplice. » Aujourd’hui encore, s’il évoque à demi-mot une forme de torture psychologique de la part de son père, il refuse de s’épancher sur le sujet. Précisant seulement avoir coupé les ponts avec Errol, il assène, dans l’une de ces formules âpres et définitives dont il est coutumier, que ce dernier est « un être mauvais, ayant commis tous les crimes imaginables ». En 2018, à 74 ans, Errol Musk a fait un enfant à la fille de sa deuxième épouse, dont il est également divorcé.

Errol Musk, père d’Elon, pose devant une voiture électrique produite par Tesla, la société de son fils. Les contacts avec celui-ci sont rompus. Cyrus McCrimmon/Denver Post/Getty

Le récit fragmenté de cette jeunesse donne une idée de la façon dont s’est construit Elon Musk : peu à l’aise en société, il s’est recroquevillé dans sa coquille. Sourd aux sarcasmes, il a assumé sa différence et transgressé les normes sociales. Seul contre tous, déjà. A 17 ans, il décide de fuir ce pays et ce père qui le maintiennent sous cloche. Errol tente bien de l’en dissuader, mais sa dureté ne fait que renforcer la détermination de son fils. « Il me répétait que je serais de retour dans trois mois, que jamais je n’y arriverais, que je ne ferais rien de ma vie, martèle Elon. Il me traitait d’idiot tout le temps. Et encore, ces critiques n’étaient que le sommet de l’iceberg. »

En choisissant les Etats-Unis, le foyer de tous les possibles, l’étudiant de Pennsylvanie, spécialisé en physique, se sent soudain pousser des ailes. Après s’être engouffré dans la brèche Internet, dès 1999, en cocréant ce qui allait devenir PayPal, il est rattrapé par son rêve de conquête spatiale, qui a grandi avec lui. Il se croit investi d’une mission : sauver l’humanité. Sans rire. Au fil des années et au rythme de ses succès, il la précise. « Il y a eu cinq extinctions de masse à l’ère fossile, explique-t-il à Rolling Stone, en 2017, laissant entendre que l’Homme n’est pas à l’abri d’un destin similaire. Les gens n’ont pas la compréhension de ces choses mais, à moins d’être un cafard ou un champignon, ou une éponge, vous êtes morts. Ce que je propose, c’est une assurance vie. Cela rend le futur bien plus inspirant de savoir qu’on vivra parmi les étoiles et que l’on pourra s’installer sur une autre planète si on le souhaite. »

Convertir les automobiles, les maisons et l’industrie à l’énergie durable

Ecouter Elon Musk, c’est voyager dans un univers inconnu, dont il faut accepter de ne posséder ni le vocabulaire ni les codes. « Voilà toute la différence entre les Européens et lui, avance Gilles Rabin, du Cnes. Nous, nous voulons aller sur Mars pour comprendre l’origine de la vie. Elon, lui, est motivé par l’idée de repousser les frontières et conquérir le monde. » Le 5 décembre, dans un entretien pour le site Business Insider, Elon Musk développe.

« J’essaie d’utiliser la technologie pour maximiser la probabilité que notre avenir soit bon. Fondamentalement, cela veut dire s’assurer que nous avons un avenir, d’où l’importance de l’énergie durable. Mais nous devons aussi devenir une espèce multiplanétaire, et créer une civilisation dans l’espace afin d’assurer l’avenir de la Terre. Si, dans le pire des cas, nous sommes confrontés à une troisième guerre mondiale ou à une guerre thermonucléaire, détruisant toute civilisation ici, cela permettra de continuer à exister quelque part. » Il affirme que, d’ici six ans, peut-être quatre, l’homme mettra le pied sur Mars.

Le 16 novembre, le module « Crew Dragon » de SpaceX s’apprête à déposer quatre astronautes dans la Station spatiale internationale. Nasa

Aussi fantasque et sensationnel soit-il, ce projet ne représente qu’un pan de sa galaxie et des objectifs qu’il s’est assigné : convertir les automobiles, les maisons et l’industrie à l’énergie durable, créer un tunnel et un train supersonique pour décongestionner les métropoles, implanter une puce électronique dans le cerveau humain afin de guérir les maladies telles que Parkinson et l’épilepsie. Jusqu’ici, tous ses vœux sont restés pieux. Croire en lui relève du sacerdoce. Et pourtant, ils sont nombreux à le suivre dans l’aventure, alors même que les conditions de travail et les salaires proposés dans ses sociétés sont loin d’être les plus intéressants du marché!

« C’est lui qui insuffle la culture d’entreprise, témoigne Sibylle Delaporte, recrutée par SpaceX en 2016, aujourd’hui chez ArianeGroup. Il a son bureau en open space au milieu des 6 000 employés du siège, à Hawthorne (Californie), et il est très souvent là. Pour mon recrutement à cap Canaveral, en Floride, la directrice des ressources humaines m’avait dit de me préparer à un entretien avec lui, qui n’a finalement pas eu lieu. » Il entraîne derrière lui une foule d’admirateurs, dont le Français Philippe Croizon. « Rien ne lui fait peur, rien ne l’arrête : il est comme moi, il ose! », s’enthousiasme l’aventurier, amputé des quatre membres. Il l’a contacté via Twitter, fin novembre, pour devenir le premier handicapé à voler. « Elon m’a répondu dans un message privé que, dès que sa fusée Starship sera prête, il rendra l’espace accessible. Si cela se fait, ce sera un truc de dingue! »

Lors d’un gala à New York, le 7 mai 2018, il présente sa nouvelle compagne, la chanteuse canadienne Grimes, future mère de leur fils prénommé… X Æ A-XII ! Jason Kempin/Getty

Dingue. C’est sûrement le qualificatif qu’Elon Musk a le plus entendu depuis qu’il est né. Au point qu’aujourd’hui encore, conscient de bousculer, il ponctue régulièrement ses phrases d’un « je suis sérieux ». A la ville, mais aussi dans l’intimité. Après cinq petits jours de romance avec l’actrice britannique Talulah Riley, qui allait devenir sa seconde femme, il lui murmure, au matin : « Je ne veux pas que tu t’en ailles. Je veux que tu m’épouses. » Elle rit. Il reprend : « Je suis sérieux. » Il l’est tout autant, jure-t-il, quand, dix ans plus tard, il donne pour prénom à son septième enfant, le premier avec la chanteuse canadienne Grimes : X Æ A-XII. « X, la variable inconnue. Æ, mon orthographe elfique de Ai, pour amour ou intelligence artificielle. Et A-XII, précurseur de SR-17, notre avion préféré », explique-t-il sans sourciller.

«Il mérite de recevoir le prix Nobel pour ses travaux sur les batteries»

Excentrique et mégalomane, Elon Musk l’est incontestablement. Génial, probablement. Fou aussi, peut-être. Mais il ne vit, ne respire que pour Mars. L’argent ne l’intéresse pas davantage que le confort matériel. Il a investi toute sa fortune personnelle dans ses entreprises. Si l’une d’elles fait faillite, lui-même sera ruiné. Au bord du gouffre en 2008, à court de trésorerie en pleine crise financière, il joue ainsi son existence à pile ou face. Pile : le quatrième lancement de Falcon 1, le 28 septembre, est raté et, après trois échecs successifs, son rêve part en fumée. Face : c’est une réussite, et ses ambitions peuvent décoller. Cette fois encore, Elon s’en sort. L’été dernier, pour remettre du carburant dans la fusée, il vend deux de ses propriétés, dont sa résidence principale à Los Angeles. Toutes les autres sont sur le marché.

Le 7 novembre, Elon Musk prend la pose devant une photo de Mars, où il veut être inhumé. Benjamin Lowy/Contour by Getty

Capable de cumuler jusqu’à cent vingt heures de travail hebdomadaire pour faire tourner ses différentes sociétés, il prend aussi l’habitude de dormir à l’usine quand il faut accélérer le rythme de production. Ou sur le canapé du salon d’un ami, s’il est de passage à San Francisco ou au Texas. Surinvesti, il frôle même le burn-out en 2017, confie-t-il au New York Times. Faute d’avoir pris plus d’une semaine de vacances depuis 2001, il perd alors le sommeil et avale chaque soir un puissant somnifère. C’est le revers de la médaille. Elon Musk ne se ménage pas. Il est à la fois le moteur de son projet et son talon d’Achille. Concentrant toutes les tensions entre ses mains, il ne délègue rien. Chaque étape du processus industriel nécessite son approbation.

« C’est lui qui prend toutes les décisions, rapporte Sibylle Delaporte. Il dessine les produits, procède aux choix techniques, évalue les coûts et donne les délais de production : il crée son propre écosystème. La seule chose sur laquelle il se plante souvent, ce sont les plannings de réalisation. » Normal : dans sa tête, tout va très vite. Trop vite. Ses employés se plaignent d’avoir à peine le temps de faire une pause pipi dans la journée.

Etoile atypique de la Silicon Valley, qu’il va bientôt quitter pour installer ses entreprises au Texas, Elon Musk ne court pas après la réussite économique. A ses yeux, seul le succès scientifique, plus noble, mérite la postérité. Selon Jean-Marie Tarascon, récompensé de la médaille de l’innovation du CNRS en 2017, ce personnage controversé pourrait bientôt mettre tout le monde d’accord. « Il mérite de recevoir le prix Nobel pour ses travaux sur les batteries, estime le chimiste. C’est un immense ingénieur. » Dédaignant ses autres casquettes, Elon Musk ne se présente pas autrement.

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