Energie et coopération transfrontalière : la nouvelle frontière – Le Taurillon

GRAND ANGLE. La coopération transfrontalière ne poursuit pas uniquement des objectifs généraux, elle porte en elle également des synergies dans les domaines spécifiques. C’est le cas de l’énergie et du développement durable dans la région du Rhin supérieur, un territoire marqué, entre autres, par la reconversion de la centrale nucléaire de Fessenheim.

La région du Rhin supérieur, espace à la fois géographique et institutionnel (de nombreuses structures de gouvernance émaillent le territoire trinational et transfrontalier), est également une « entité climatique ». La colonne vertébrale que représente le Rhin, ainsi que la délimitation de la région par deux massifs de moyennes montagnes (les Vosges en France et la Forêt Noire en Allemagne) confère à celle-ci des caractéristiques climatiques spécifiques, ayant une influence sur la production d’énergie et sur la stratégie locale de transition énergétique.

Pourtant, en comparaison à la mobilité, l’économie, ou encore la société civile, les questions énergétiques restent relativement peu présentes. Et ce, malgré l’existence d’une commission « agriculture – environnement – climat – énergie » au Conseil Rhénan, une déclinaison thématique dans la stratégie des Eurodistricts (notamment ceux de Strasbourg-Ortenau et de PAMINA), ainsi que bien d’autres projets scientifiques et économiques liés à la transition énergétique et à l’innovation bas-carbone.

Volonté européenne de régionalisation

La coopération transfrontalière dans son ensemble est le fruit d’une volonté politique européenne d’adapter le processus de gouvernance aux réalités régionales le long des frontières nationales. D’un point de vue énergétique, cette ambition s’est traduite en stratégies politiques concrètes ces dernières années seulement, grâce à l’Union de l’énergie, présentée en 2015 par le président de la Commission européenne de l’époque, Jean-Claude Juncker.

Dans le paquet « Une énergie propre pour tous les Européens », présenté en 2016 et constituant le pilier opérationnel de l’Union de l’énergie, le législateur européen prévoit une « coopération régionale renforcée », notamment dans le gaz naturel. L’électricité est un cas encore plus concret, puisque la directive sur l’électricité prévoit une intégration des marchés nationaux et une coopération des gestionnaires de réseaux aux niveaux national et européen ». Le règlement sur la gouvernance de l’Union de l’énergie et du climat prévoit également un objectif de 15% d’interconnexion énergétique entre les Etats membres d’ici 2030.

La régionalisation de la coopération énergétique est également le résultat des dynamiques inhérentes à la transition énergétique elle-même. En favorisant la décentralisation de la production énergétique, via la création de parcs éoliens et solaires, la nouvelle politique climat-énergie entend créer un cadre pertinent de coopération régionale pour que les collectivités territoriales et les citoyens soient pleinement acteurs des nouvelles dynamiques énergétiques.

Projets scientifiques et synergies avec le monde socio-économique

Pour cela, le Rhin supérieur peut se targuer de favoriser la création de certains projets et structures pour faire de la coopération énergétique régionale et transfrontalière une réalité tangible.

Le fonds européen INTERREG V Rhin supérieur a permis le financement de nombreuses actions, en particulier le projet RES-TMO (Renewable Energy Sources – Trinationale Metropolregion). D’une durée de trois ans (2018-2020), ce projet porté par l’Université de Freiburg-im-Breisgau, dans le Sud-Est de l’Allemagne, vise à favoriser des synergies transfrontalières dans la transition énergétique, tout en élaborant une feuille de route politique et une stratégie d’influence au niveau des institutions politiques. Le public concerné est ainsi scientifique et politique.

D’autres projets d’envergure transfrontalière peuvent être cités : Clim’ability sur l’adaptation des entreprises aux changements climatiques dans le Rhin supérieur, SuMo Rhine sur la mobilité durable transfrontalière, ou encore Atmo-VISION sur la qualité de l’air dans la région métropolitaine trinationale. Ceux-ci sont soutenus par un financement INTERREG et le pilotage stratégique est assurée par les collectivités locales et d’autres structures privées.

L’association de droit allemand TRION-climate e.V. est l’une de ces structures privées. Dans un entretien accordé au Taurillon, Vulla Parasote, la directrice générale, résume l’action de TRION-climate en ces termes « la structure juridique est née sur la base de projets INTERREG antérieurs, centrés autour de l’efficacité énergétique puis des énergies renouvelables. Notre action se concentre actuellement sur la mise en réseau des porteurs de projets scientifiques, comme RES-TMO, et du monde socio-économique. Nous produisons aussi des ressources, comme notre nouvelle revue ENERGIE vis-à-vis, ou encore le rapport trinational climat-énergie ». Le siège de TRION-climate est situé à Kehl, au sein du pôle de compétences pour la coopération transfrontalière.

Reconversion

Outre ces projets favorisant l’innovation énergétique et les synergies entre différents acteurs qui se positionnement sur des secteurs d’avenir, le Rhin supérieur est aussi marqué par un projet de reconversion territoriale et économique, centré autour de l’ancienne centrale nucléaire de Fessenheim. Exploitée commercialement de 1978 à 2020, cette centrale a fait l’objet de nombreuses tensions entre la France et l’Allemagne, deux pays où la politique à l’égard du nucléaire est radicalement différente.

A l’arrêt depuis cette année, le site de Fessenheim doit donc accueillir des projets de reconversion, mettant notamment l’accent sur la coopération franco-allemande. Pourtant, de nombreux médias français rapportent que ces projets restent pour le moment à l’état d’ébauche, soulignant « l’indifférence de l’Etat face à la reconversion de la centrale de Fessenheim ». Une reconversion économique et territoriale pourrait pourtant avoir une influence notable sur les dynamiques économiques et énergétiques dans toute la région du Rhin supérieur.

Manque de communication ?

Un certain dilettantisme politique n’est pourtant pas le seul défi à relever pour accroître l’efficacité de la coopération énergétique dans la région. Des lacunes en communication à destination du grand public sont malheureusement à souligner. Lors du forum trinational de la jeunesse, organisé à Bâle début septembre, ces lacunes avaient été révélées au grand jour : de nombreux jeunes participant aux ateliers de réflexion sur la transition énergétique ne connaissaient pas les nombreuses actions et structures susmentionnées.

De manière générale, on peut diviser le problème en deux catégories : certaines structures manquent de moyens pour communiquer efficacement, tandis que d’autres choisissent purement et simplement de ne pas communiquer à destination du grand public, et de cibler davantage des publics scientifiques et économiques. C’est le cas de TRION-climate, Vulla Parasote expliquant ce choix ainsi : « le grand public ne fait pas partie de notre cible, contrairement aux représentants politiques et administratifs, ainsi qu’aux publics économiques ou scientifiques. Il y a deux raisons à cela. Premièrement, nous avons des moyens limités et ne pourrons répondre aux attentes des citoyens, qui demandent des informations très spécifiques, notamment sur les aides financières, sur un territoire trinational et si vaste qui est celui du Rhin supérieur. La deuxième raison est plus politique. Les quatre Eurodistricts du Rhin supérieur ont comme public cible les citoyens de leur territoire, qui est plus petit que le nôtre. Ainsi nous coopérons de façon ponctuelle avec eux sur les thématiques communes qui sont pertinentes pour les publics cibles de nos deux structures ».

Aussi bien en termes politique que de communication, les enjeux énergétiques sont bel et bien une « nouvelle frontière » de la coopération transfrontalière, dans le Rhin supérieur comme ailleurs.

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