Énergies renouvelables : un projet de méthanisation pour pérenniser des fermes en zone intermédiaire – Réussir

« Là où nous nous tenons, il y aura les méthaniseurs. Sur la butte, là-haut, ce sera les silos. » Pour l’heure, le terrain qui fut autrefois une carrière est encore couvert d’herbes et de broussailles. Mais lorsque Michaël Bonnevie, Thierry Gaillard et Emmanuel Vigier décrivent avec enthousiasme l’unité de méthanisation qui devrait sortir de terre d’ici 2022, on jurerait voir les bâtiments.

Ce projet, cela fait trois ans que huit agriculteurs du canton de Sancoins le portent à bout de bras. Ici, à l’extrême sud-est du Cher, on subit de plein fouet les difficultés des fameuses « zones intermédiaires ». Pour le groupe d’exploitants (quatre éleveurs, quatre céréaliers) réunis au sein de la SAS APG, la méthanisation est une solution pour sortir de l’ornière.

« Nous étions au bout du système colza/blé/orge »

« Le premier objectif de ce projet de méthanisation est de pérenniser nos entreprises, sur le plan économique mais aussi agronomique, tout en créant de la valeur ajoutée sur notre territoire, explique Michaël Bonnevie, installé sur 650 hectares en grandes cultures. Avec la rotation colza/blé/orge, on arrive au bout du système, ce n’est plus tenable. » Graminées résistantes, insectes hors de contrôle sur colza, tournesol non rentable et maïs hors-jeu faute d’irrigation… les impasses se multiplient.

L’unité de méthanisation doit apporter un complément de revenu aux agriculteurs, mais elle ouvre aussi des perspectives agronomiques avec l’introduction de nouvelles cultures dans la rotation. Pour produire les 280 m3 de gaz qui seront injectés dans le réseau, la bête avalera chaque année 30 000 tonnes de déchets agricoles dont un tiers de fumier et deux tiers de cultures intermédiaires à vocation énergétique (Cive). Ces dernières, surtout du seigle, fauchées au plus tard au stade laiteux-pâteux, offrent un bon moyen de lutte contre les adventices.

Réintroduire de l’élevage… sans les animaux !

« Le méthaniseur sera l’équivalent d’une grosse vache, s’amuse Thierry Gailllard, qui pilote 310 hectares de céréales et un atelier de volailles. Cela va permettre un bon nettoyage des parcelles tout en apportant de la fumure sous la forme de digestat. Pour les céréaliers, c’est une façon de s’offrir de l’élevage sans avoir les animaux ! » Pour Michaël, « les Cive pourraient aussi être une porte d’accès à l’agriculture de conservation. Nous n’en sommes qu’au début de l’aventure pour le groupe ».

Le groupe. Le mot revient sans cesse dans la bouche des trois associés. « La dimension collective est essentielle, affirme Emmanuel Vigier, producteur sur 210 hectares de céréales et de pommes de terre en vente directe. Cela permet de se répartir la masse de travail, qui est très importante, pour que personne n’ait à délaisser sa ferme. L’intérêt est aussi de valoriser les spécificités de chacun. C’est un projet tellement vaste, avec des dimensions techniques, administratives, juridiques, financières… On ne peut pas le mener à bien seul, sauf à tout déléguer à des entreprises. Nous, nous voulons rester aux manettes. »

Avant tout rémunérer l’apport de matières premières

Le terrain est acheté et coche toutes les cases : près d’un point de raccordement au réseau de gaz et d’une bonne route, à environ 700 mètres des habitations, « et sur une ancienne carrière pour ne pas contribuer à l’artificialisation des sols agricoles ». Le dossier administratif est quasiment ficelé, le contrat signé avec GRDF, et les choix techniques arrêtés. Reste à boucler le financement des 8 millions d’euros nécessaires pour lancer le chantier. La tâche est ardue car les banques sont frileuses, mais les agriculteurs ont confiance dans leur projet.

Si tout se passe comme prévu, ils se rémunéreront principalement via la vente de matières premières à la SAS, avec en plus la redistribution de dividendes aux huit associés. « Le fil rouge, c’est de trouver un bon équilibre, souligne Thierry Gaillard. Le but n’est pas que le méthaniseur devienne une usine à cash. Nous visons une rémunération du capital raisonnable d’environ 4 %. L’argent doit avant tout revenir aux exploitations qui fournissent la matière première. » Un acompte sera versé en début de saison, suivi éventuellement par un complément de prix en fonction des résultats. Emmanuel sourit avant de lâcher : « C’est un peu comme une coop. Sauf que là nous restons réellement les patrons ».

Le projet en chiffres

8 exploitations

1 600 hectares de SAU

280 m3 d’injection de biométhane

30 000 tonnes de déchets agricoles valorisées par an

25 €/t de rémunération des Cive pour un rendement de 35-40 t/ha

4 % de rentabilité financière (prévision)

Pour désamorcer les craintes, les agriculteurs de la SAS APG ont tenu un stand sur le marché deux étés durant pour expliquer leur projet aux habitants.

Méthanisation à la ferme/communication : « Arrêter tout de suite les rumeurs et les spéculations »

« Pour vivre heureux, vivons cachés, ce n’est pas pour nous ! Nous avons tout de suite pris conscience qu’il fallait que notre projet de méthanisation soit accepté. » Pour Emmanuel Vigier et ses sept collègues partenaires, tous du canton, pas question d’avoir à traverser la commune la tête baissée. « Notre implication locale a favorisé l’écoute des gens, estime l’agriculteur, mais il fallait arrêter tout de suite les rumeurs et les spéculations. »

Un stand sur le marché pour expliquer la méthanisation

Dès l’été 2019, alors que le projet est encore à l’état embryonnaire, les agriculteurs se relaient sur le marché de Sancoins, très fréquenté, pour expliquer les principes généraux de la méthanisation. Rebelote en 2020 mais en mettant l’accent sur leur projet. Une maquette du futur site fait office de support pédagogique. Elle a été fabriquée par les enfants de l’école qui ont travaillé sur les énergies renouvelables. « Pendant les deux mois d’été, nous avons vu tout le canton passer sur notre stand, explique Michaël Bonnevie. Nous avons présenté notre projet, les gens ont su qui était derrière. »

Plutôt que de multiplier les réunions publiques, Arnaud Bodolec, président de la SAS APG fondée par les huit exploitants, a rencontré individuellement tous les riverains dans un rayon d’un kilomètre autour du site. Une approche saluée par Pierre-Guillaume Cuissinat, en charge des énergies renouvelables à la chambre d’agriculture du Cher : « il vaut mieux éviter les grandes réunions publiques qui risquent de tourner à la foire d’empoigne sans instaurer de réel échange ».

Une réunion pour tous les agriculteurs du canton

Comme partout ailleurs, il a fallu désamorcer les craintes concernant les risques de trafic routier, d’explosion, mais surtout de nuisances liées aux odeurs. Sur ce dernier point, le « groupe des huit » a des garanties : tout sera couvert et fermé, y compris les silos de matières premières et de stockage du digestat. Ce surcoût pour les bâtiments sera financé par des panneaux photovoltaïques installés dessus.

Les riverains n’étaient pas les seuls qu’il a fallu convaincre. « Des collègues se posaient des questions sur notre projet, certains craignaient qu’on utilise de la paille, d’autres pensaient que nous mettrions des intrants sur les Cive, raconte Michaël Bonnevie. Nous avons donc invité tous les agriculteurs du canton pour expliquer notre démarche, que le méthaniseur n’était pas contre eux, qu’ils pourraient même potentiellement bénéficier d’ensilage en excédent. » Pour l’heure, aucune opposition ne s’est cristallisée autour du méthaniseur

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