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La Libye des jeux de dominos turcs

Actualité

Des fractions politiques se sont emparées des activités de la Turquie au Sahara occidental pour tenter d’opposer Alger à Ankara. Comme s’il s’agissait d’une position nouvelle de la Turquie à l’égard de la RASD, alors que depuis des lustres la diplomatie turque se tient de manière principielle du côté du Maroc en raison de la question du Kurdistan, assimilée hâtivement à celle du Sahara occidental. Les Kurdes obsèdent l’Etat turc jusqu’à justifier de son entrée en guerre en Syrie de peur de voir s’établir une jonction pan-nationale des deux côtés de sa frontière. La tentative manipulatrice de pousser le Président Si Tebboune à renoncer à une alliance féconde avec la Turquie, de nature mondiale, vise à amoindrir la marge de manœuvre de notre diplomatie tant notre zone géographique est le jardin de Paris. Si la diplomatie devait se résumer à l’adage caractéristique d’une régression mentale tribaliste ou «l’ami de mon ennemi est mon ennemi» nous serions en guerre contre la moitié de la planète. Cependant au-delà de la puérilité de la manœuvre, que signifie la montée en puissance turque au Maghreb et comment peut-on s’appuyer sur ce mouvement, inscrit dans la géopolitique évolutive du détroit des Dardanelles, du délitement de la CEE et des conséquences du basculement américain vers la région de l’Asie-Pacifique ? Peut-on défendre pied à pied l’autonomie souveraine maghrébine, bien entamée depuis les bombardements franco-britanniques sur la Libye en 2011, sans en tirer des leçons vigoureuses de politiques communes à bâtir avec nos voisins ? Le volontarisme du redressement diplomatique entamé par le Président Si Abdelmadjid Tebboune, sera-t-il à lui seul, capable d’empêcher que le Maghreb ne bascule dans le chaos alors que notre région est loin d’agir en communauté sinon d’intérêts du moins de destin ? Que faire et jusqu’où doit-on aller pour éviter les répercussions sur l’Afrique du Nord du délitement de la CEE en cours, alors que l’OTAN pousse ses avantages sur les frontières russes avec les répercussions qu’elle provoque en retour, sur la Méditerranée orientale et donc sur la Libye ? De la complexité géopolitique d’une ère littéralement nouvelle…

La Turquie est marquée par l’ambivalence. Elle est asiatique et européenne, essentiellement musulmane et foncièrement séculière, continentale et européenne, semi-désertique, méditerranéenne et tropicale, outrageusement jacobine et éclatée en de multiples ethnies, se réclamant autant d’un universalisme ottoman que de l’identité mythique turkmène, se saisissant à jamais du bâton par le milieu comme elle tient solidement le détroit des Dardanelles entre ses rives pour établir une balance mondiale d’équilibre entre la Méditerranée et la Mer Noire. L’ubiquité est un don que la géographie a fait à la Turquie et c’est au nom de cette qualité qu’elle s’envisage partie intégrante de l’Europe, proche de la Russie, en leader des pays Turkmènes asiatiques donnant sur la Caspienne. Elle ne voit pas de difficulté conceptuelle à faire partie de l’OTAN et à se doter d’armes russes, établir sa capitale politique à Ankara et le cœur de sa civilisation à Istanbul, réclamer la gestion des lieux Saints de l’Islam tout en organisant des manœuvres militaires conjointes avec l’entité sioniste, bloquer le projet d’oléoduc israélien via la Grèce et dans le même temps ouvrir son territoire au gaz du «turkstream» en provenance de Sibérie.
La Turquie est à jamais une et multiple comme peu de pays peuvent se permettre de l’être sans se risquer aux fracassements et aux destins tragiques. Ce caractère androgyne n’étonne que ceux qui ignorent les conditions de la naissance de la Turquie, enfantée tout à la fois par l’effondrement de l’Empire Ottoman (Traité de Sèvres – 1920) et la lutte nationale pour l’intégrité de sa matrice nationale qu’elle doit à Kamal Atatürk. Si au sortir de la première guerre mondiale elle perd la Thrace et voit Constantinople occupée, elle les récupère de haute lutte (Traité de Lausanne – 1923) pour se poser en verrou des Dardanelles puisque la zone est démilitarisée mais reste sous souveraineté turque. L’essentiel est sauvé et c’est ce point d’appui inscrit dans la géographie qui constitue, à défaut d’arme nucléaire, le cœur de la dissuasion géopolitique turque, gardienne de l’entre-deux des mondes. Il n’y a qu’à consulter les signataires du Traité de Lausanne pour prendre conscience du poids de la Turquie en Europe, en Asie Mineure, en Méditerranée. Nous pouvons y voir les cachets de l’Empire Britannique, de la France, de l’Italie, du Japon, de la Bulgarie, de la Grèce, de la Roumanie, de la Russie, de l’Etat Serbe-Croate-Slovène. Les Etats-Unis ainsi que tous les pays riverains indépendants de la Mer Noire siégeaient de plein droit à une Commission Internationale dites «Commission des Détroits» exerçant ses attributions sur ses eaux neutralisées comme le stipulait l’article 12 du Traité.

La Turquie future première puissance méditerranéenne
La Turquie se retrouve 97 ans plus tard, 13e puissance économique mondiale, 7e si on ne considère que l’Europe et 9e puissance militaire. Si la Convention de Montreux signée en 1936 préserve le droit de libre circulation et la neutralité des eaux du Détroit des Dardanelles, elle renforce la souveraineté de la Turquie sur des eaux qu’elle considère comme intérieures et permet sa remilitarisation en coopération avec l’industrie allemande, tout en imposant une limite de tonnage aux navires de guerre entrant ou sortant de la Mer Noire. Les Dardanelles de la neutralité ont réussi à tenir à distance la Turquie des implications de la Seconde guerre mondiale et lui ont permis d’émarger dans le camp des vainqueurs, en puissance aussi bien continentale que maritime. Si en 1923 le Traité de Lausanne pouvait comporter des relents de condominium sur la Turquie, durant et après la Seconde guerre mondiale, les Dardanelles de Montreux deviennent un atout maître dans le jeu diplomatique turc. Avec l’évolution du commerce de la mondialisation, l’accroissement spectaculaire du trafic maritime civil et la miniaturisation des vecteurs de force militaires en particulier les sous-marins et les navires de surface, l’application des clauses de contrôle du tonnage militaire en transit du détroit des Dardanelles est devenu un atout dans la manche turque.
En lançant en 2018, le «Canal Istanbul» long de 45 km, double artificiel en parallèle du détroit des Dardanelles, la Turquie est sur la voie d’internaliser définitivement dès 2023, les dividendes commerciaux dont elle était exclue par les traités précédents l’obligeant au libre passage du trafic maritime et confirme l’externalisation de son atout géopolitique sur l’ensemble des régions où s’exerce les débouchés lointains du contrôle maritime de cet emplacement stratégique de tout premier ordre. Istanbul en retrouvant son canal redevient la capitale de facto de la Turquie mondialisée, Ankara produit du démantèlement califal en pâlit. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la rivalité entre la Turquie et l’Egypte, les deux puissances moyen-orientales qui exercent une pression incontournable sur les trafics maritimes mondiaux grâce aux canaux de transit sur lesquels ils ont désormais tous deux la haute main. Tout le reste des rivalités politiques et idéologiques qui sont prêtées aux uns et aux autres relève de la littérature pour amuser la galerie des opinions publiques.
Mais la montée en puissance de la Turquie du canal de la pleine souveraineté recouvrée, ne saurait expliquer à elle seule l’exacerbation des luttes en méditerranée orientale si on ne la mettait en miroir de la croissance vertigineuse de la Chine et de ses déploiements planétaires, dont le projet des routes de la soie s’arc-boute sur Djibouti et vise tout autant le Canal de Suez que le nouveau Canal Istanbul et que l’Amérique cherche à contraindre absolument. Si la Turquie évite pour le moment précautionneusement d’inviter la Chine à une participation dans le Canal Istanbul, cet atout maître peut à tout moment être brandi dans le jeu de cartes turc, réduisant à néant l’étranglement de la Chine par les Etats-Unis au plus près des frontières terrestres de…. l’Est européen grâce à une série de révolutions de couleurs. Ces dernières viennent en contre pièce à la préoccupation chinoise de contournement des canaux en l’aménagement d’une voie ferroviaire vers les marchés d’Europe de l’Ouest via la Russie, d’où l’intérêt de Pékin pour le port grec du Pirée comme un coup d’attente sur l’échiquier planétaire dont l’un des barycentres est plus que jamais la Méditerranée orientale.

La concrétisation maghrébine et le renouveau turc
Pour la diplomatie mondiale américaine, le «containment» chinois commence côté terre en Europe de l’Est par celui de la Russie et côté mer en appui des îles entourant la Chine, à savoir le Japon, les Philippines, Taiwan, l’Indonésie, la Malaisie. La première tenaille américaine se trouve côté pacifique le long des côtes chinoises, et la seconde en… Méditerranée orientale avec son prolongement est-européen dont la Turquie devient une articulation essentielle. Qui parlait de Sahara occidental et des relations avec la Turquie en pensant que son pouce est plus gros que la lune à partir du moment où mis devant son œil il est en mesure de cacher le satellite de la terre ? C’est dans ce contexte de globalisation des enjeux géostratégiques que s’insère la crise libyenne, pur produit du glissement de l’OTAN vers les frontières occidentales russes, faisant de la Pologne et de l’Ukraine les nouvelles fixations de l’emprise américaine sur le continent européen, provoquant en retour, brexit britannique, autonomisation allemande, alliance militaire franco-britannique d’un côté et gréco-italienne de l’autre, comme une remontée en surface inéluctable des dynamiques diplomatiques d’entre les deux-guerres mondiales, une fois le poids de l’OTAN subitement délesté de la partie occidentale de l’Europe.
La défaite du soviétisme et la concession Est-européenne de Gorbatchev ne laissent d’autre choix à Moscou que d’échapper aux pressions US en une reprise de la Crimée et à la projection de ses forces en Syrie et son port militaire de Tartous pour contrôler les deux côtés du verrou des Dardanelles. Le gazoduc Turkstream en est le cran de sûreté supplémentaire et une Libye fédérale, la cerise sur le gâteau d’une surveillance gourmande slave de la partie orientale de la Méditerranée, désormais enjeu d’ordre planétaire. Au contraire de la Turquie impatiente de son «Canal Istanbul» de l’uniformisation du monde par le commerce qu’elle espère in fine en tirer en retrouvant les voies d’un nouvel ordre turc s’imposant à tous ses concurrents Est-méditerranéen et dont l’énergie fossile et solaire maghrébine sont des gisements qui doivent nécessairement couler dans ses détroits en irrigation de sa mondialisation irrépressible.
La France du détroit de Gibraltar y est de facto exclue, le Maghreb de l’homogénéisation inclus pourvu qu’il sache faire la part des influences russes et chinoises au regard des intérêts géostratégiques américains bien compris dont la Turquie se pose en gardienne du Temple. Aussi s’ouvre devant nous une réelle fenêtre d’opportunité historique pour non seulement être un acteur essentiel de la résolution de l’éclatement libyen mais aussi en convergence des obsessions turco-américaines promouvoir une intégration maghrébine au moins sur les trois plans de la sécurité et des alliances militaires (avec la Tunisie, la Libye, la Mauritanie), de la sécurité alimentaire (avec la Tunisie, la Libye, la Mauritanie et le Maroc) et de la sécurité énergétique (avec la Libye pour les énergies fossiles et solaires en investissements croisés réciproques, avec la Tunisie, le Maroc et la Mauritanie en promotions solaires) pour que se dessine, au-delà de nos divergences intestines, des raisons d’espérer concrétiser un jour l’aspiration des nationalistes du début du siècle dernier qui rêvaient un jour de voir briller dans notre firmament commun l’Etoile de l’Afrique du Nord et le croissant de l’Islam que nous avons en partage comme renouveau de notre modernité en civilisation.
Brazi

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