La transition énergétique, acte 1 : Réunir les conditions favorables à l’acceptation du changement – El Watan

Contribution

Un nouveau ministère vient d’être créé et appelé  ministère de la Transition énergétique et des Energies renouvelables. A quoi doit-on s’attendre ? Les énergies renouvelables ont déjà fait leur ascension dans l’appellation d’un ministère en 2017 lorsque le ministère de l’Environnement a été rebaptisé ministère de l’Environnement et des Energies renouvelables. Mais cela n’a eu aucun impact sur le secteur !

S’agit-il d’un nouveau coup de pub ? D’un ministère vitrine pour être à la mode ? L’installation du Pr Chitour à sa tête laisse penser le contraire. En effet, au vu de ses positions et déclarations, le nouveau ministre de la Transition énergétique et des Energies renouvelable ne serait pas là pour faire dans la figuration.

Homme de conviction, connu pour son franc-parler, il a souvent dit haut ce que les autres pensaient et pensent tout bas. Peut-être parce qu’il n’avait pas d’aspirations politiques qui habituellement forcent les gens à marcher sur des œufs et tourner leurs langues sept fois avant de parler pour éviter de froisser des sensibilités à l’échelle nationale ou internationale et par conséquence griller leurs carrières avant d’atteindre le poste tant convoité.

Le Pr Chitour n’a jamais hésité à dénoncer l’hypocrisie des grandes puissances mondiales, les inégalités, les agissements des lobbyistes dans les domaines des hydrocarbures et nucléaire qui tentent par tous les moyens de freiner et de bloquer le développement des énergies renouvelables et la concrétisation d’une vraie transition énergétique en Algérie ou encore, les lobbyistes du secteur automobile qui tentent de transformer notre pays en grande poubelle qui aiderait les fabricants de voitures et leurs Etats à se débarrasser des voitures qui ne sont plus pour certaines, ou seront très prochainement pour les autres aux normes, étant donné qu’ils sont en train d’accélérer la cadence et durcir les lois et les mesures pour rendre leur transition énergétique effective dans un futur proche. Ces lobbyistes qui agissent avec des complicités internes bien ancrées au point de faire la pluie et le beau temps même dans notre loi de finances. Sinon comment justifier l’autorisation d’importation des voitures de moins de trois ans qui s’invite avec insistance sans cesse ?

Mais on parle de la transition énergétique et les énergies renouvelables, que viennent faire les voitures de moins de trois ans au milieu de cette histoire ?! Le débat concernant la transition énergétique a, par ignorance, souvent été centré sur les moyens de production de l’énergie. C’est ce qui entretien l’amalgame entre la transition énergétique et les énergies renouvelables (ENR).
Les premiers projets ENR en Algérie ont vu le jour durant les années 1980, cette même décennie a été marquée par la création du Centre de développement des énergies renouvelables (le CDER) avec ses trois unités de recherche et de développement en plus de son siège central de Bouzaréah.

Et malgré cette longue expérience, nous n’avons à aucun moment pu officiellement lancer la transition énergétique, ou est-ce qu’on a raté le virage ? Que doit-on faire de différent pour aborder, commencer et surtout réussir le lancement de la transition énergétique maintenant ou dans un futur très proche.

Défis

Pour bien comprendre le défi de la transition énergétique, il serait judicieux de commencer par le commencement ; donner sa définition. La transition énergétique désigne le passage d’une situation A vers une situation B moyennant un ensemble de réformes et d’actions élaborées et menées durant une période donnée, dans une région donnée, et qui se traduit par le changement et l’adaptation des modèles de financement, d’investissement, d’approvisionnement, de production, de subvention et de consommation de l’énergie dans le but de maximiser le pourcentage des énergies renouvelables dans le mix énergétique et d’améliorer l’efficacité énergétique.

Cela veut dire que la transition énergétique consiste à apporter des changements dans la technique, la gestion, la politique, les lois, les mentalités et les comportements afin de se déplacer du point A (qu’il faudrait diagnostiquer, faire son état des lieux en toute transparence et sans complaisance), ce point A qui sera le référentiel auquel seront comparés les indicateurs de la transition pour son évaluation périodique (si ni l’idée ni le ministère ne sont pas abandonnés dans quelques années !), vers le point B (qu’il faudrait imaginer, définir et décrire dans les moindres détails). Cela fait beaucoup de fronts à la fois et beaucoup de changements, et c’est justement pour ça qu’on l’appelle transition.

Changer les mentalités, modifier les convictions, améliorer les pratiques, préparer puis appliquer les lois, chercher et développer de nouveaux modèles de gestion, de production et d’investissement nécessite du temps, des compétences, de la bonne volonté surtout politique, de la persévérance, et du savoir avec ses trois composantes : le savoir, le savoir-faire et le savoir-être pour mettre en œuvre une stratégie permettant de définir puis d’atteindre les objectifs escomptés. Une stratégie qui définit les actions en parfaites connaissance de l’environnement, des risques, des priorités, des urgences, des faiblesses, des points forts, des opportunités, des incertitudes afin de définir le chemin optimal et tout mettre en œuvre pour maintenir le cap.

La transition énergétique est un défi multisectoriel de long terme qui nécessite une stratégie de changement rigoureuse. Réussir la transition énergétique c’est réussir le changement qui permettrait à notre pays un nouveau départ et qui se révélera, certainement, source de conflits pour certains. L’énergie a toujours été au centre de tous les intérêts et par conséquent de nombreux conflits mêmes armés ! Apporter des changements dans ce secteur peut provoquer de vrais bouleversements. Il y aura certainement de l’incompréhension, de la résistance, de la manipulation et même de l’ingérence. Réussir la transition énergétique revient donc à pallier ces différents problèmes et pour y parvenir, il faut mettre en œuvre une stratégie rigoureuse qui ne néglige ni les collaborateurs ni les parties prenantes.

La plus grande erreur à éviter, pour espérer une transition lisse, est d’essayer d’imposer la transition et de laisser les individus spectateurs d’un changement qui les concerne et qu’ils ne comprennent pas. Un changement qui par nature fait peur et crée de la frustration. Le ministre, l’a fréquemment dit et rappelé, il faut passer par l’information et la pédagogie. En effet, c’est bien connu dans la théorie du changement, un changement réussi est un changement qui ne néglige pas la composante humaniste de sa stratégie qui vise à adhérer les collaborateurs et les parties prenantes par l’information, l’explication et le dialogue. Il ne faut donc pas oublier que le facteur humain est, et doit rester en toutes circonstances, le centre d’intérêt. Le changement est fait pour les individus par les individus. Sans cette vision aucun changement ne sera possible. Chacun doit avoir une vision claire de ce que sera sa vie une fois le point B atteint, sinon personne ne prendra le chemin des sacrifices dans le flou.

Information

Est-ce que l’information à elle seule suffit ? Certainement pas. Il faudrait associer les actions ? Est-ce une garantie ? Non plus, et pour cela il faut commencer par modéliser l’individu algérien. Même informé, il va certainement résister à toute tentative de changement vertical qui viendrait d’en haut vers le bas en sens unique. Le peuple l’a dit haut, il veut être acteur du changement et de la transformation, alors il faut qu’il soit impliqué dans la transition est ne pas la subir. Il faut user de tous les outils et tous les moyens qui permettraient à la population de s’exprimer, d’être entendue, de communiquer dans le sens inverse, de bas vers le haut, de proposer, de dessiner son avenir, de participer à la construction d’un futur qui donne envie. Sinon, allez convaincre un chômeur ou un smicard d’adhérer aux actions décidées par des individus qui touchent 20 à 60 fois son salaire, et qu’il croit déconnectés de sa réalité à lui, et de surcroît lui infligent ou demandent de nouveaux sacrifices au nom de quoi ? De la crise économique ! c’est pas de l’aberration, c’est de l’insolence.

Allez convaincre et faire comprendre à une mère de famille qui n’a ni loisir ni rêve de voyage de baisser sa consommation électrique au moment où elle passe toute l’année cloîtrée à la maison avec un minimum de confort : une fenêtre à travers laquelle elle survit ; la télévision et le climatiseur. Ou encore allez convaincre un opérateur électrique qui a la lourde tâche d’alimenter tout un pays d’une manière continue sans interruption au risque de provoquer des émeutes là et là s’il recourait à un jeu de délestage abusif, de tout mettre en œuvre pour augmenter la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique et donc le plonger, selon certains, dans «un cauchemar» en passant d’une production totalement pilotée de l’énergie à une production intermittente.

Comme si jongler sur un fil avec une balle imprévisible qui est le profil de consommation énergétique national était insuffisant pour lui ajouter une seconde balle de l’intermittence de la production ! Là encore, notre ministre de la Transition énergétique est bien conscient de l’importance de cette démarche de discussion et d’échange. Et pour preuve, il a toujours pointé l’importance de tenir des états généraux. Car une chose est sûre, la transition énergétique a besoin d’un soutien élevé et continu au sein de la population et des partenaires pour espérer réussir. Ne le cachons pas, la transition énergétique est un ensemble de réformes, de compromis et de sacrifices que les Algériens ne seront prêts d’accepter et d’y adhérer que si on leur offre la possibilité de se projeter dans le point B avec la garantie d’une justice sociale.

Concernés

On a longtemps décidé de décider à la place des gens concernés en se justifiant par un seul argument : c’est trop technique ou spécialisé, donc ils ne comprendront certainement pas, et puisqu’on est là pour gérer, alors on décide et on applique. Ne pas comprendre ? Si un enfant d’à peine 8 ans arrive après la visualisation d’un dessin animé à expliquer l’ADN, l’hérédité, les théories d’extinctions des dinosaures ! Alors excusez-moi, le concepteur du dessin animé communique mieux que le décideur qui croit que les gens n’arriveraient jamais à le comprendre.

Le problème est simple, appliquons le même principe que dans la gestion du projet en analysant l’urgence et l’importance d’un projet pour décider de sa priorité ; présentons la question telle quelle : faire un petit rappel sur notre expérience avec le FMI, présenter la situation A dans laquelle nous nous trouvons, et présenter les choix qui se proposent à nous : 1) Apporter des changements par nous mêmes selon nos objectifs, nos valeurs et nos convictions pour arriver à la situation B que nous aurons imaginée et dessinée ou 2) continuer dans l’illusion jusqu’à ce que nous entrons en plein vitesse dans le mur du FMI et là encore on sera contraint de faire des changements mais cette fois-ci, les changements nous seront imposés, imaginés par les autres, selon les objectifs des autres et une destination B’ différente de notre rêve. En résumé, ça va changer pour nous dans les deux cas, ayons au moins le courage de choisir librement le chemin du changement pour une fois. On dit, que l’être humain a, par nature, peur du changement. Ce n’est pas totalement vrai. Le changement fait peur aux gens qui jouissent d’un certain confort et qui risquent de perdre des privilèges indûment gagnés.

Mais deux autres catégories de gens existent : ceux qui n’ont rien à perdre, parce qu’ils n’ont rien, mis à part le courage de provoquer le changement en espérant un avenir meilleur, et ceux qui sont dans un confort bien mérité et sont convaincus qu’un changement ne peut que les projeter dans une vie meilleure. Quand une organisation est bien organisée, c’est difficile d’opérer des changements, chacun a son périmètres, son confort, ses repères, ses habitudes. Mais quant il s’agit d’une nouvelle organisation qui est en phase d’être définie, pensée, organisée et construite comme est le cas du nouveau ministère de la Transition énergétique et des énergies renouvelables, on peut espérer que les changements qui vont s’y opérer puissent entraîner dans son sillage une chaîne de changements et de bouleversements en cascade dans les autres secteurs et les autres organisation étant donné que la transition énergétique, par essence, doit être encadrée par des objectifs multisectoriels de moyen et long termes.

Et puisqu’on le sait bien, rien ne change si on ne change rien, bousculer l’ordre établi dans plusieurs secteurs bien structurés autours de l’énergie qui est au centre de tous les défis et les conflits moyennant des compétences dépassées, organisées d’une manière plus que dépassée, avec un organigramme de fonctionnement prêt à porter… ne fera que fragiliser la mission avant même son commencement. Il nous faut des gens exceptionnels organisés d’une manière exceptionnelle pour réussir une mission plus qu’exceptionnelle telle que la transition énergétique.

Un staff qui peut définir une vision, définir des objectifs quantifiables et mesurables, maintenir un agenda, définir les réformes et les actions nécessaires pour atteindre ces objectifs, des actions observables, mesurables, susceptibles de recevoir un soutien large et indéfectible. Enfin, essayons de commencer correctement ; abordons toutes les facettes du défi avec des compétences de tous les horizons. Qu’est-ce qui empêcherait d’avoir un département des sciences sociales et sciences du comportement qui aiderait à l’élaboration de la stratégie de la transition énergétique ?

Par le Dr B. AMROUCHE

Maître de conférences A, département des énergies renouvelables, Université Saad Dahlab, Blida 1.
Ex-chercheuse au Centre de développement des énergies renouvelables, CDER. Alger. Ex-ingénieure chercheuse, CEA-INES, Commissariat à l´énergie atomique et aux énergies alternatives – Institut national de l’énergie solaire, France.

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