Le nucléaire est-il devenu un sujet tabou ? – Journal La Croix

► « Le réel tabou porte sur la fermeture des centrales »

Anne Bringault, responsable Transition énergétique pour le Réseau Action Climat

Le nucléaire n’est pas un sujet tabou dans la lutte contre le réchauffement climatique mais tout simplement un hors sujet. En France, les émissions de gaz à effet de serre dues à la production d’électricité sont minimes : 5 % aujourd’hui, 3 % avec les fermetures prochaines des centrales à charbon. Il n’est donc pas étonnant que la Convention citoyenne pour le climat n’ait pas évoqué ce thème et se soit penchée en priorité sur les secteurs qui concentrent ces enjeux, c’est-à-dire les transports, le bâtiment, l’agriculture et l’industrie.

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La vraie question est plutôt : par quoi remplacer les centrales nucléaires vieillissantes ? Car il faut que les réacteurs ferment afin que notre système devienne plus résilient aux risques et pour laisser la place aux alternatives. 14 fermetures sont prévues d’ici à 2035, mais il en restera encore plus de 40 réacteurs, qui auront tous dépassé 40 ans de fonctionnement. Quand, dans 15 ans, les décideurs en hériteront, ils présenteront de gros enjeux de sûreté et exigeront de lourds travaux, d’où la nécessité d’anticiper. Parmi les solutions, on trouve les EPR et les énergies renouvelables.

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La filière nucléaire présente ces choix comme complémentaires. En réalité, développer à la fois le nucléaire classique et ces alternatives conduirait à produire trop d’électricité. En effet, le Réseau de transport d’électricité projette une consommation d’électricité stable, voire en baisse jusqu’à 2035. Car, même si 15 millions de véhicules électriques circulent à cet horizon, les équipements comme les réfrigérateurs ou les lampes LED sont plus performants et moins gourmands en énergie. La rénovation des logements participe à ce mouvement, bien qu’elle ne soit pas assez rapide.

De plus, miser sur des EPR est un pari risqué. À Flamanville, où les travaux ont débuté il y a 13 ans, des problèmes sont régulièrement découverts et les dépenses engendrées, pharamineuses. L’électricité produite par les EPR coûte plus cher que celle issue des renouvelables : 100 € par Mégawatt heure contre 66 pour l’éolien ou le photovoltaïque, voire moins de 50 € pour l’éolien en mer. Sans oublier les déchets qui entraînent des difficultés ingérables et les risques d’accident, quelles que soient les mesures prises. De leur côté, les énergies renouvelables créent plus d’emplois qui se répartissent mieux sur le territoire.

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En France, le réel tabou porte donc sur la fermeture des centrales, l’avenir du nucléaire et de ses employés. Avec le Réseau Action Climat, nous avons proposé aux pouvoirs publics à mettre en place des mesures d’accompagnement pour les salariés des centrales à charbon et des réacteurs nucléaires amenés à fermer, avec une évaluation du nombre de travailleurs dans chaque centrale. Même ce comptage a été refusé par le Parlement. Cela illustre les blocages, de la part des politiques comme de la filière nucléaire, qui empêchent d’avancer vers une production d’énergies renouvelables et des économies d’énergie.

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► « Tout le monde fait comme si la page était tournée »

Jacques Percebois, professeur émérite à l’Université de Montpellier

Le nucléaire est effectivement devenu un sujet tabou, surtout parmi ses partisans qui demeurent sur la défensive. C’est une erreur. Bien sûr, il y a eu des accidents, mais ils devraient rappeler qu’il est plus sûr qu’avant et dispose, comme toutes les industries, d’un potentiel de progrès encore important, y compris pour la gestion des déchets. Le dernier prix Nobel français de physique, Gérard Mourou explique ainsi que l’on devrait être capable, d’ici à une vingtaine d’années, de réduire leur durée de vie grâce à des lasers à haute intensité.

Certains risques sont toutefois plus acceptables que d’autres. Le risque automobile l’est facilement, mais pas le risque sanitaire et encore moins le risque nucléaire, jugé plus insidieux. L’Académie des technologies a pourtant fait une étude, à partir de statistiques très officielles, montrant que l’énergie électrique qui a tué le plus de gens dans le monde, est le charbon, devant l’hydroélectricité à cause des accidents de barrages, et le gaz. Le nucléaire arrive très loin derrière.

Mais ce discours est devenu peu audible en France. Les énarques ont pris le pas sur les X-Mines et même EDF préfère communiquer sur les renouvelables plutôt que sur le nucléaire. L’explication se trouve sans doute dans les difficultés de son EPR, une erreur industrielle. Ses ingénieurs ont cru qu’en faisant un très gros réacteur, on allait baisser les coûts et être plus performant. Ils ne se sont pas rendu compte que c’était d’abord plus compliqué à construire.

Résultat, les antinucléaires ont beau jeu de dire qu’il s’agit d’une énergie du passé, et mettent en avant des renouvelables de plus en plus bon marché. Ce n’est pas faux, mais cela n’arrivera pas tout de suite, du moins tant que l’on ne saura pas stocker l’électricité à grande échelle et à un coût raisonnable.

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Résultat, nous sommes face à un défaut permanent d’informations objectives sur le nucléaire, alors même que le Giec a rappelé que c’était un des éléments de la solution pour limiter le réchauffement climatique. Mais aujourd’hui en France, tout le monde fait comme si la page était tournée et que l’on était déjà sorti du nucléaire.

C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles, le sujet n’a pas évoqué lors de la convention sur le climat, où les thèmes choisis ont été un peu orientés dès le départ. C’est déjà ce qui se passe au sein de l’Union européenne, où le nucléaire est devenu politiquement incorrect sous la pression notamment de l’Allemagne, qui ferme ses réacteurs tout en gardant ses centrales charbon.

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Pour l’instant, il semble difficile d’aller contre cette idéologie dominante. Mais certains événements pourraient inverser la tendance, comme la multiplication des pannes électriques en Europe. On pourrait aussi imaginer qu’à l’avenir les dirigeants politiques français affichent des préoccupations plus patriotiques, en mettant davantage l’accent sur la nécessité de disposer d’industries de pointe sur le territoire, dont le nucléaire fait partie.

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