L’électricité, un enjeu clef de la crise libanaise – The Conversation FR

La double explosion du mardi 4 août à Beyrouth, poumon économique du Liban, a entraîné des pertes humaines et matérielles dramatiques alors même que le pays du Cèdre est en plein naufrage économique et pris dans un vent de contestation politique depuis la révolution d’octobre 2019.

Dans le contexte de grande fragilité politico-économique que connaît aujourd’hui le Liban, la question de l’accès à l’électricité est essentielle. Celle-ci est au cœur des revendications des Libanais qui dénoncent l’inertie, la gabegie et la corruption qui minent le secteur de l’électricité.

Face aux défaillances du réseau conventionnel et dans l’absence de réformes, un ensemble de solutions diversifiées d’accès à l’électricité s’ancrent dans les pratiques et déstabilisent le système électrique libanais.

Pannes d’électricité de 3 à 20 heures par jour

Au Liban, le secteur de l’électricité est centralisé avec le quasi-monopole d’Électricité du Liban (EDL), établissement public sous tutelle du ministère de l’Énergie et de l’Eau.

Alors même que le pays est électrifié à plus de 99 %, la sous-production et une gestion erratique des infrastructures entraînent des coupures d’électricité de 3 à 20 heures par jour, variables selon les régions et les localités.

Le siège d’EDL dévasté dans le quartier de Mar Mikhael soufflé par l’explosion du 4 août à Beyrouth. Anwar Amro/AFP

En 2018, 37 % de la demande en électricité n’était pas couverte par EDL, et si la production n’augmente pas, en 2025 56 % de la demande restera insatisfaite

Lourdement touché par la guerre civile puis la guerre de 2006, le secteur de l’électricité libanais accumule aujourd’hui les mauvaises performances techniques et financières, et doit être restructuré depuis près de 20 ans.

EDL, second poste de la dette publique

Les pertes techniques et non techniques sont estimées à 40 % du total de la production, notamment dues à des problèmes de gestion des infrastructures comme le retard de paiement, le non-paiement et le vol d’électricité. En outre, le tarif conventionnel demeure inchangé depuis 1994 avec un tarif de revente de 9 centimes de dollar par kilowatt-heure (kWh) pour le consommateur, alors que le coût de production est en moyenne de 18 centimes de dollar le kWh pour EDL. Enfin, avec 96 % de l’énergie primaire importée et un modèle majoritairement fossile, la production nationale reste dépendante de l’étranger.

En conséquence, l’opérateur national EDL est le second poste de la dette publique : les transferts du bon du Trésor libanais vers EDL sont estimés entre 1,5 et 2 milliards de dollars par an.

Les coupures pèsent sur l’ensemble de l’économie libanaise avec des factures énergétiques très élevées pour les entreprises et les ménages.

Des pénuries aux conséquences variables sur le territoire

La structure tarifaire d’EDL et le rationnement en électricité géographiquement différencié se traduisent par un subventionnement des gros consommateurs et plus particulièrement ceux habitant Beyrouth.

Actuellement, le système de redistribution d’EDL est régressif avec un coût de production doublement supérieur au tarif de revente EDL. Ce sont donc les grands consommateurs, et les territoires les moins rationnés qui profitent de ce tarif implicitement subventionné, alors que les tarifs au kWh des groupes électrogènes privés présents sur l’ensemble du territoire dépassent de trois à quatre fois les prix d’EDL (en moyenne 0,20 $/kWh pour un générateur individuel ; entre 0,25 et 0,30 $/kWh pour un consommateur abonné aux générateurs collectifs).

Quartier de Bourj Hammoud Beyrouth : la prolifération de câbles témoigne de l’état du système électrique. Pxfuel, CC BY

Mais depuis plusieurs semaines, face à l’incapacité d’EDL d’assurer un approvisionnement en fioul pour ses centrales de production, le rationnement en électricité s’est sévèrement aggravé avec des coupures de 20 heures par jour plongeant dans l’obscurité l’ensemble des ménages libanais.

Malgré la pression des bailleurs de fonds internationaux pour restructurer le secteur de l’électricité, les controverses juridiques, le manque de ressources et l’instabilité politico-économique ont jusqu’à présent empêché la mise en œuvre des réformes nécessaires (restructuration du tarif, augmentation de la production, réhabilitation des infrastructures existantes).

Le fructueux marché des générateurs

En raison de la dégradation structurelle du réseau conventionnel d’électricité, émergent au Liban des pratiques alternatives dans la production, la transmission et la distribution d’électricité.

Développés pendant la guerre civile comme systèmes compensatoires individuels et solidaires, les groupes électrogènes sont progressivement devenus des dispositifs collectifs et marchands de fourniture d’électricité.

En 2019, les générateurs alimentaient 84 % des ménages pendant les heures de rationnement, représentant un marché informel de 2 milliards de dollars par an, 13 200 emplois et 7000 propriétaires.

Circuits de groupes électrogènes à Beyrouth, dans un quartier du sud de la ville, le 4 novembre 2019, une alternative couteuse à la fourniture d’électricité publique défaillante. Anwar Amro/AFP

Les propriétaires de générateurs détiennent aujourd’hui des micro-monopoles territoriaux avec le commerce des abonnements aux générateurs, dont la régulation est assurée par les municipalités sans que cela ne relève d’une compétence propre. En effet, la municipalité a un droit de regard variable sur les tarifs, les infrastructures et le périmètre d’action des propriétaires privés, selon les rapports de force et le jeu politique local. C’est pourquoi la relation marchande entre propriétaire privé, consommateur et municipalité varie selon les territoires et les logiques qui la régulent (confessionnelle, capitaliste, etc.).

Le développement des énergies renouvelables

Parallèlement, les ménages, les grandes entreprises voire les municipalités se dotent de systèmes de production renouvelable locale depuis une dizaine d’années.

En étroit partenariat avec la Banque Centrale du Liban et les bailleurs de fonds actifs sur le territoire, les acteurs publics ont mis en place des politiques incitatives et non contraignantes pour encourager les acteurs privés à investir dans les énergies renouvelables (prêt vert, net metering, appel d’offre).

Avec un retour sur investissement de 3,5 à 7 ans, les systèmes photovoltaïques en réseau avec groupe électrogène diesel (pour sécuriser la production pendant les intermittences) se sont massivement déployés sur l’ensemble du territoire libanais et dans une grande diversité de secteurs d’activité. Ces dispositifs permettent de bénéficier de l’énergie solaire ou du tarif conventionnel à bas coût selon leur disponibilité.

Toutefois, l’augmentation drastique du délestage en 2020 tend à favoriser le développement de dispositifs autonomes et déconnectés du réseau conventionnel avec solution de stockage (batteries).

Répartition de la capacité photovoltaïque par type d’activités en 2018. Alix Chaplain, Author provided

Si le tarif conventionnel très bas incite peu à investir dans les énergies renouvelables, ces dernières sont très rentables dans les territoires les plus rationnés. Le coût unitaire de production de l’énergie solaire était en moyenne de 9,5 centimes de dollars par kWh en 2018. Avec le tarif subventionné, moins le réseau EDL est disponible et plus le retour sur investissement d’un dispositif renouvelable est rapide car les factures associées aux générateurs sont très élevées.

Le développement des énergies renouvelables pourrait donc potentiellement rééquilibrer les inégalités territoriales associées aux pénuries aggravées dans certaines régions libanaises. Toutefois, avec un tarif moyen en 2019 de 900 dollars par kWc installé, ces dispositifs restent coûteux et nécessitent des capacités d’investissement importantes (entreprises industrielles et commerciales, institutions publiques, ménages aisés). En conséquence, les dispositifs photovoltaïques sont très développés dans le gouvernorat du Mont-Liban et dans le caza (districts) de Saïda et Zahlé, qui ne sont pourtant pas les plus rationnés en électricité.

Des logiques de pouvoir local dans l’accès à l’électricité

Les configurations de fourniture électrique sont donc de plus en plus hétérogènes et différenciées spatialement sur l’ensemble du territoire national. Cette diversification des systèmes répond à un double objectif de sécurité énergétique et/ou de réduction de la facture pour les consommateurs individuels (entreprise ou ménage) ou collectifs (municipalité).

Mais les modes d’accès à l’électricité sont aussi régulés par diverses logiques de pouvoir et sont issues de stratégies de territorialisation variées.

Le développement des énergies renouvelables mais aussi du commerce des abonnements aux générateurs résulte de stratégies de conquête de marché pour certains acteurs capitalistes (installateurs d’équipement ENR, concessions d’électricité ou propriétaires privés de générateurs), d’une logique de développement local, de participation communautaire voire de patronage politique pour certaines municipalités ou encore d’une volonté de coopération internationale notamment pour les projets renouvelables à l’initiative du PNUD (projet CEDRO et DREG). Ces acteurs font toutefois face à de fortes résistances du secteur public à la décentralisation des systèmes énergétiques.

Vers un service d’électricité universel et fiable ?

Ainsi, alors que la restructuration du secteur de l’électricité est attendue depuis plus de 20 ans, une multiplicité d’acteurs conduisent à une transformation par le bas du système électrique libanais et incitent l’État à réguler une forme plus polycentrique d’approvisionnement.

Alors que l’aide internationale s’organise suite à l’explosion du 4 août et que les bailleurs de fonds réclament des réformes, quelles sont les perspectives à venir concernant le secteur de l’électricité ?

Entre attachement à un service public d’électricité centralisé et constat d’une privatisation et décentralisation de facto, comment assurer le maintien d’un service fiable et accessible pour tous ?

Si les nombreuses expérimentations en cours sur le territoire libanais ouvrent à de nouvelles perspectives, l’absence de régulation publique risque d’entraîner le creusement des inégalités socio-territoriales.

Un risque accru de fragmentation sociale

À Beyrouth seulement 54,1 % des ménages sont abonnés à un générateur et ne paient que 3 heures de consommation pendant les coupures. Dans le Sud-Liban 93,2 % des ménages recourent à un abonnement aux générateurs avec une facture élevée du fait des longues heures de délestage.

L’accès à ces services alternatifs, générateur ou ENR, reste par ailleurs limité à des ménages relativement aisés. C’est pourquoi la différenciation croissante du service d’électricité (qualité et gamme de prestations) avec un phénomène d’individualisation des pratiques et de constitution de territoires exclusifs peut donc conduire à un accroissement des fragmentations sociales, économiques et territoriales.

Dans un cadre régulé et en coexistence avec le réseau conventionnel, ces configurations de fourniture d’électricité hétérogènes apparaissent actuellement comme une solution aux problèmes du secteur de l’électricité.

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