L’homme qui a sauvé des millions de vies – Les Échos

Pékin, novembre 2018. Un symposium d’experts est organisé dans la capitale chinoise. Bill Gates en est l’invité vedette et son allocution, très attendue. Il monte sur la scène, commence son discours. Au bout d’un moment, il se saisit d’un bocal de verre posé sur le pupitre et le lève à la vue du public. Le bocal contient un petit tas d’excréments humains qui, assène doctement l’orateur, contient potentiellement « jusqu’à 200 milliards de rétrovirus, 20 milliards de bactéries Shigella et 100.000 oeufs de vers parasites ». Précision : ce symposium pour lequel il a accepté de faire le voyage depuis Seattle se déroule dans le cadre de la « Reinvented Toilet Expo », et est entièrement consacré à la question des toilettes innovantes. Un sujet qui passionne le deuxième homme le plus riche du monde depuis de nombreuses années.

Depuis, très exactement, le 9 janvier 1997, date à laquelle le journaliste américain Nicholas D. Kristof a fait paraître dans le « New York Times » un long reportage intitulé « Pour le tiers-monde, l’eau est encore une boisson mortelle », dans lequel est expliqué que près de 3 milliards d’êtres humains n’ont pas accès à des toilettes, pas même une latrine à fosse. Une situation dramatique dont il résulte que la diarrhée tue chaque année plusieurs centaines de milliers d’enfants ayant bu des eaux souillées par des fèces. « C’est un reportage que tout le monde a oublié, sauf qu’il a été lu par deux personnes très influentes à Seattle », dira plus tard le reporter. Il est vrai que le couple Gates a, depuis, investi plusieurs centaines de millions de dollars dans ce seul but : inventer un système de toilettes autonomes ne nécessitant ni eau ni égout.

Cible des conspirationnistes

Bienvenue dans la seconde vie de Bill Gates ! Beaucoup de concret, très peu de glamour. On aime ou on n’aime pas. Le coadministrateur de la Fondation Bill et Melinda Gates – une fonction qu’il partage avec son épouse et son ami Warren Buffett -, lui, aime. Aime passionnément, même. A un journaliste lui demandant si Bill Gates, à la tête de sa surpuissante fondation, se montrait un homme déterminé, le médecin Helene Gayle, qui a piloté pendant plusieurs années les programmes de l’organisation sur le sida et la tuberculose, a répondu : « ‘Déterminé’ est un terme bien trop terre à terre. Cet homme est investi d’une mission… »

Se sentir « investi d’une mission », il ne lui en fallait sans doute pas moins pour ne pas se décourager et passer la main, écoeuré par les procès d’intention malveillants, les fumeuses « théories » conspirationnistes et les flots d’inepties qui se sont déversés sur les réseaux sociaux à l’occasion de l’épidémie de Covid-19. Vingt ans après avoir créé la Fondation Bill et Melinda Gates et annoncé qu’il y injecterait 95 % de sa fortune (aujourd’hui estimée à 98 milliards de dollars), Bill Gates s’est vu la cible d’attaques innommables.

De quoi ne l’a-t-on pas accusé ? Déclare-t-il, dès le début de l’épidémie, qu’il mobilise 250 millions de dollars pour financer la recherche scientifique sur les diagnostics, les traitements et, surtout, les vaccins, et voilà que, un peu partout sur la planète, on le soupçonne d’avoir fait fabriquer en laboratoire le nouveau coronavirus pour « écouler » – à prix d’or, comme il se doit – un vaccin déjà trouvé mais tenu secret…

L’argument-choc des conspirationnistes ? Une vidéo, visionnée ces derniers mois plusieurs dizaines de millions de fois sur YouTube, montrant Bill Gates à la tribune d’une conférence Ted de 2015, en train d’alerter son auditoire sur le danger des maladies émergentes : « Aujourd’hui, le plus grand risque de catastrophe mondiale ne ressemble pas à ça, dit-il en montrant la photo d’un champignon nucléaire. Il ressemble plutôt à ça [un virus vu au microscope, NDLR]. Si quelque chose tue 10 millions de personnes dans les prochaines décennies, ce sera probablement un virus hautement contagieux plutôt qu’une guerre. Nous avons énormément investi dans la dissuasion nucléaire, mais très peu dans un système pour arrêter les épidémies. » Cinq ans plus tard, la planète se retrouve saisie d’effroi et paralysée par la pandémie, et lui sur le banc des accusés pour avoir fait preuve de trop de lucidité. La preuve que, décidément, il n’est jamais bon d’avoir raison trop tôt.

Un optimisme inoxydable

Soyons clair : Bill Gates n’a rien d’un prophète, il n’a pas la science infuse et il lui arrive de se tromper. Mais, non content de signer des chèques, il lit énormément – 5 livres par semaine, dit-on – et il n’est pas idiot. Ses choix ne sont pas toujours « politiquement corrects ». Il n’a jamais caché son intérêt pour les OGM, dans lesquels il voit une solution pas si stupide que cela pour nourrir une planète qui comptera en 2050 quelque 9,7 milliards d’êtres humains, ni, malgré Fukushima, pour le nucléaire propre. Son image ne serait pas si… contrastée (le mot d’ordre « Kill Bill » a depuis longtemps dépassé le cercle des fans d’Apple) s’il avait choisi de soutenir plutôt le bio et les énergies renouvelables. Quand bien même, son optimisme inoxydable, assez fortement teinté de technophilie, continuerait d’en agacer ou d’en faire sourire plus d’un : « Dans sa vision, le monde est un système d’exploitation géant qui a juste besoin d’être débuggé », pouvait-on lire en 2014 sous la plume mi-admirative, mi-goguenarde d’un journaliste de « Rolling Stones ».

Mais les faits sont là, et les chiffres parlent pour lui. Depuis 2000, date à laquelle Bill Gates a intronisé Steve Ballmer au poste de PDG de Microsoft et créé sa fondation, les dizaines de milliards de dollars déjà dépensés ne l’ont pas été en vain. La santé mondiale, spécialement dans les régions les plus déshéritées du globe, en a massivement profité.

Premier bras armé de la Fondation Bill et Melinda Gates, la Gavi (Global Alliance for Vaccines and Immunization), une plateforme qui regroupe les demandes de vaccins des pays pauvres pour faire baisser les prix, a permis en vingt ans d’immuniser contre diverses maladies évitables 760 millions d’enfants et sauvé la vie de 13 millions d’entre eux. « C’est ce dont je suis le plus fier », dit volontiers Bill Gates qui voue une admiration sans borne à Louis Pasteur.

Le deuxième bras armé de la fondation, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria, a lui aussi permis à plusieurs millions d’individus, en Afrique ou ailleurs, de bénéficier de traitements contre ces trois maladies. Au total, ce sont une quinzaine de maladies infectieuses qui sont en ligne de mire de la fondation, et pour certaines d’entre elles la bataille est presque gagnée : les campagnes de vaccination à grande échelle ont permis en deux décennies de quasiment éradiquer la polio, par exemple.

Les « pledgers » suivent l’exemple

Sur cet axe de la santé mondiale et d’autres (aide aux petits agriculteurs des pays pauvres, bourses pour les étudiants, etc.), la Fondation Bill et Melinda Gates pèse de tout son poids. Et quel poids ! Quand ils l’ont portée sur les fonts baptismaux en 2000, les Gates l’avaient dotée de 35 milliards de dollars. Depuis, leur ami Warren Buffett, leur emboîtant le pas, lui a apporté 31 milliards supplémentaires. De loin l’organisation philanthropique la plus puissante au monde, la Fondation Gates, qui est l’un des principaux contributeurs mondiaux au budget de l’OMS, pèse 1.000 fois plus que la Fondation de France… Et ce n’est pas tout : grâce à la campagne The Giving Pledge lancée en 2010, les Gates et leur ami Warren Buffett ont convaincu 210 milliardaires (les « pledgers ») de donner au moins la moitié de leur fortune à des oeuvres caritatives. Il est des exemples qu’il est difficile de ne pas suivre…

C’est justement ce qu’il a fait, lui, Bill Gates : suivre l’exemple. En l’occurrence celui de ses parents, couple de protestants aisés très impliqués dans les associations d’aide de Seattle. Avant même la création de la Fondation Bill et Melinda Gates, M. Gates père se chargera, d’ailleurs, de centraliser et trier les demandes de dons avant de les transmettre (dans une caisse de vin, dit la légende familiale) à son milliardaire de fils. Lequel a toujours eu le chéquier facile… dès lors qu’il ne s’agit pas de business.

D’une précédente liaison avec une millionnaire nommée Ann Winblad, qui lui a fait découvrir « Le Gène égoïste », l’essai phare du grand biologiste britannique Richard Dawkins, Bill Gates avait retiré une passion pour la biotechnologie : quelques années plus tard, en 1992, il donnera 12 millions de dollars à l’Université de Washington pour qu’elle se dote d’un département de biotechnologie moléculaire.

Toutefois, pour changer de braquet et passer des millions aux milliards, il fallait un déclic. Ce sera le voyage de fiançailles que les futurs époux Gates effectuent durant l’automne 1993 entre Tanzanie et Kenya. Les belles images de safari-photo les marqueront moins que la vision des femmes allant sans chaussure avec un fardeau sur la tête et des enfants dénutris, au ventre gonflé et au regard vide. Au retour, leur décision était prise, et le patron de Microsoft se plongeait dans le rapport de la Banque mondiale sur le développement.

En vingt ans, la Fondation Bill et Melinda Gates a permis d’immuniser contre diverses maladies évitables 760 millions d’enfants et sauvé la vie de 13 millions d’entre eux.

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