Mònica Serlavós : « L’énergie citoyenne, un levier pour une société autonome et durable » – Le Temps

Directrice de la fondation suisse Zoein, Mònica Serlavós copréside la toute nouvelle Association suisse pour l’énergie citoyenne. Son objectif : encourager les citoyens à s’approprier la production et la consommation de leurs énergies.

Propos recueillis par Philippe Le Bé

L’énergie citoyenne s’organise et prend un nouvel essor en Suisse. Production autonome d’énergie décentralisée, participative et collective, elle a désormais son organe faîtier qui mutualise les forces de ses différents membres : l’Association suisse pour l’énergie citoyenne (ASEC). Docteure en sciences de l’environnement de l’Université de Lausanne (UNIL), Mònica Serlavós qui copréside l’ASEC avec Jean-Marc Comment, a réalisé sa thèse de doctorat sur cette forme originale de contribution citoyenne à la transition énergétique en Suisse romande. Directrice de la fondation suisse Zoein, elle précise à La Pensée écologique les enjeux de l’énergie citoyenne qui a pris racine il y a un demi-siècle, notamment au Danemark et en Allemagne.

Quels sont les pionniers de l’énergie citoyenne en Europe ?

  • Mònica Serlavós : – C’est à la suite d’événements bouleversant l’économie ou l’écologie mondiale que l’énergie citoyenne s’est développée. Deux ans après le premier choc pétrolier de 1973 qui a fait envoler les factures énergétiques, des enseignants des écoles de Tvind, dans la ville danoise de Ulfborg, ont eu l’idée de fournir à ces dernières une énergie bon marché, écologique et renouvelable. Quelque 400 activistes, dont la plupart étaient professeurs ou étudiants, ont contribué à l’inauguration le 26 mars 1978 de Tvindkraft, la première centrale éolienne citoyenne et aussi la plus grande du monde à cette époque : 54 mètres de hauteur et trois pales de 27 mètres. De nos jours, environ 40% de l’électricité du pays provient de l’énergie éolienne et 80% des installations appartiennent à des coopératives locales. C’est par ailleurs la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986 qui a poussé les rebelles de Schönau, en Allemagne, à racheter le réseau électrique de leur commune en 1997, au terme d’une longue campagne politique. Aujourd’hui, la coopérative qu’ils ont fondée répond aux besoins énergétiques de plus de 160 000 clients, en leur fournissant exclusivement du courant issu des énergies renouvelables.

En Suisse, quels ont été les événements de nature à encourager les initiatives d’énergie citoyenne ?

  • Dès 2009, la rétribution à prix coûtant (RPC), un mécanisme fédéral d’encouragement à la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables, a donné une première impulsion. La RPC, qui expire fin 2022, est financée par une taxe sur l’énergie que chaque consommateur paie. L’argent ainsi récolté permet de racheter l’électricité produite par des producteurs renouvelables à un prix préférentiel, dit à prix coûtant. Mais le succès a été tel que dès 2014 une longue liste d’attente s’est formée, laissant de nombreux projets sur le carreau. Ce sont surtout les grandes structures qui en ont profité. En Suisse romande, seulement deux initiatives citoyennes ont bénéficié de la RPC. Les autres sources d’impulsion ont été l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 et le film documentaire Demain réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en 2015.

Combien d’initiatives d’énergie citoyenne avez-vous recensées en Suisse romande ?

  • Lors de mes recherches, j’en ai dénombré quinze impliquant plus de 2000 personnes fin 2018. Depuis lors, d’autres ont vu le jour ou bien se sont développées, notamment à Renens (VD) ou à Nyon (VD). Il y aurait environ 200 coopératives d’énergie en Suisse, la grande majorité se trouvant en Suisse alémanique. Mais comme ces dernières ne répondent pas forcément toutes aux critères définis par l’ASEC (lire l’encadré : « Les repères de l’énergie citoyenne »), il est bien difficile de les comptabiliser.

Pourquoi avoir créé l’ASEC ?

  • Il était nécessaire de fédérer des structures d’énergie citoyenne dépourvues de liens entre elles alors qu’elles rencontrent des problèmes similaires. Une association peut favoriser un esprit de collaboration et d’entraide à l’image du mouvement Énergie Partagée qui regroupe en France des citoyens, associations et institutions pour développer des installations de production d’énergie renouvelable, ou encore à l’image de la fédération européenne eu. En Suisse, les citoyens se sentent concernés par des questions liées à l’alimentation, à l’habitat ou au transport. Au sein d’associations idoines, ils dialoguent et réfléchissent à des stratégies de gouvernance. Rien de tel pour l’énergie qui reste une sorte de boîte noire. Il est donc temps que les citoyens apprennent à mieux la connaître, qu’ils comprennent comment elle est produite et distribuée, qu’ils se l’approprient malgré son caractère technique. L’ASEC pourrait notamment mettre sur pied des séminaires de formation destinés à tous ceux qui souhaitent lancer une initiative de ce type.

Quelles sont les principales difficultés à surmonter quand on lance une initiative d’énergie citoyenne ?

  • La plupart des associations ou coopératives fonctionnent sur la base du bénévolat. Pour lancer une initiative d’énergie citoyenne, il faut avoir du temps, de l’énergie et un minimum de moyens financiers. Le burn out guette ceux qui n’ont pas réussi à s’associer avec d’autres forces vives. Certaines tentatives de projet ont échoué parce que leurs auteurs comptaient sur une rétribution à prix coûtant qu’ils n’ont jamais reçue à cause de l’engorgement des dossiers paralysant le système. La question financière reste prédominante. C’est pourquoi notre association a pour vocation d’aider les candidats dans leur recherche de fonds en augmentant leur visibilité et mise en réseau et de favoriser la mutualisation de certaines tâches, par exemple administratives.

Dans votre recherche-action en Suisse romande, vous distinguez clairement les associations ou coopératives des initiatives communales. Quel est le modèle dominant ?

  • Il existe en effet deux modèles distincts : celui de la coopérative ou de l’association dans lequel les citoyens se chargent d’un projet de A à Z et le modèle communal où les services de l’énergie des communes mettent en place des installations solaires participatives. A Genève, par exemple, la Fondation du stade de Genève et les services industriels de la ville, les SIG, ont construit une centrale solaire équipées de 5000 m2 de panneaux photovoltaïques sur le toit du stade. Ce dernier consomme 30% de l’électricité produite, les 70% restants étant commercialisées sous une forme participative. Les habitants de Genève ont pu ainsi souscrire une part de cette centrale photovoltaïque qui produit annuellement plus d’un million de kilowattheures. Cela dit, le modèle dominant en Suisse romande reste à ce jour celui des coopératives.

Quelques exemples de coopératives ?

  • Enerko à Genève, fondée en 2016, favorise et développe des projets de production d’énergies renouvelables ou d’économie d’énergie ; la coopérative OptimaSolar à Fribourg construit et exploite des installations sur les toits d’entreprises, de bâtiments publics ou de maisons individuelles ; à Neuchâtel, Coopsol réalise aussi des centrales solaires produisant de l’énergie électrique.

Il s’agit principalement d’installations solaires photovoltaïques ?

  • En effet. Une installation photovoltaïque reste techniquement plus simple et moins coûteuse à mettre en place que d’autres sources renouvelables. Son prix se situe grosso modo à quelques centaines de milliers de francs. Il existe cependant des sociétés coopératives de chauffage à distance comme Le Marais rouge, aux Ponts-de-Martel dans le canton de Neuchâtel. Pour ce genre d’installations, il faut en revanche compter plusieurs millions de francs. Dans ce cas, la commune se porte généralement caution pour l’octroi d’un prêt au bénéfice de la coopérative. Le solaire thermique, malgré ses nombreux avantages du point de vue écologique et d’efficacité, n’est pas encore très répandu. Seulement une structure citoyenne le promeut en auto-construction en Suisse romande.

Précisément, les initiatives communales ne sont-elles pas plus faciles et avantageuses économiquement que celles portées par des coopératives ?

  • Dès qu’une commune décide de fonder une bourse solaire participative, à l’image des SI de Delémont dans le canton du Jura, il n’est plus question de bénévolat. Le projet s’inscrit dans le cahier des charges d’un ou de plusieurs collaborateurs de ladite commune. L’initiative communale permet de pérenniser un projet plus aisément, tant humainement qu’économiquement. Le revers de la médaille, c’est une bien moindre implication des citoyens. En fait les deux modèles, avec leurs avantages et leurs limites, sont complémentaires et permettent de mobiliser différents publics.

Quel est le profil des personnes concernées selon les deux modèles ?

  • De manière générale, les personnes qui s’engagent dans le modèle coopératif ou associatif sont plus jeunes, affichent un état d’esprit d’entrepreneurs et disposent d’un revenu plus élevé que celles qui adhèrent à une structure communale. Celles-ci sont souvent des retraités qui souhaitent investir leur épargne dans un projet énergétique qui a du sens sans avoir forcément l’énergie ou l’envie de s’engager dans la gouvernance de la structure et la prise de décisions.

L’énergie citoyenne serai-elle plutôt réservée aux écolo-bobos ?

  • Comme il y a ces deux modèles, chacun peut y trouver son compte en fonction de ses ressources financières et son temps disponible. Le modèle communal délivre des parts comprises entre 100 et 500 francs amorties en 10 ans. Quant aux coopératives, leurs parts sociales sont généralement fixées entre 500 à 1000 francs. Nous pourrions fort bien envisager qu’elles diminuent pour s’ouvrir à des étudiants, des chômeurs, voire à des personnes en situation de précarité énergétique. En France et au Royaume­-Uni, des coopératives d’énergie citoyennes se sont installées dans des quartiers défavorisés. Des personnes à la recherche d’un emploi ont été formées pour monter et gérer des installations solaires photovoltaïques ou thermiques.

Le modèle communal peut-il favoriser le développement du modèle coopératif ou associatif ?

  • Pas nécessairement. A Genève, par exemple, une cité où les services industriels sont particulièrement dynamiques et novateurs avec notamment leurs bourses solaires, il y a fort peu de structures coopératives. Pourquoi, se dit-on, créer une nouvelle coopérative alors que les SIG créent du renouvelable à foison avec le concours de la population genevoise ? Aller à Coop ou à Migros et acheter des produits bio, ce n’est pas pareil que de participer au jardin communautaire de son quartier. Ce qui est valable pour l’alimentation l’est aussi pour l’énergie. Cela dit, le soutien des communes et des services industriels peut s’avérer fondamental à la survie des initiatives d’énergie citoyenne actuellement à défaut d’un cadre fédéral favorable à leur développement, en leur rachetant par exemple l’énergie produite à un prix correct.

Dans votre thèse, vous écrivez que l’énergie citoyenne peut être un vecteur de transformation de l’économie sociale et solidaire (ESS). De quelle manière ?

  • Apparue au 19ème siècle, l’économie sociale et solidaire était un modèle qui faisait écho aux enjeux sociétaux d’une époque notamment caractérisée par de très fortes disparités sociales. Aujourd’hui, la question écologique a pris une place considérable dans nos sociétés. Or, hormis quelques exceptions comme celle de la chambre de l’économie sociale et solidaire APRES–GE, les représentants de l’ESS ne considèrent pas encore l’écologie comme un problème fondamental à intégrer dans leur mode de fonctionnement. Mais une prise de conscience apparaît. Certains auteurs défendent, par exemple, qu’un huitième principe concernant précisément l’environnement soit introduit dans la charte de l’Alliance coopérative internationale fondée en 1895. En Suisse, aucune initiative d’énergie citoyenne ne fait partie intégrante d’une chambre de l’ESS alors que bon nombre d’entre elles prennent la forme de coopérative ou d’association. Une fructueuse synergie devrait se développer entre les acteurs de l’ESS et ceux de l’énergie citoyenne. Notre association pourrait ainsi l’encourager.

Vous citez le politicien et syndicaliste suisse Rudolf Rechsteiner qui affirme que les pays pionniers ne sont pas ceux avec le meilleur ensoleillement et les vents les plus forts, mais ceux où les énergies fossiles et nucléaires ont perdu leur majorité politique. Concernant l’énergie citoyenne en Suisse, quel est le soutien du monde politique ?

  • Il est plutôt faible, étant donné son manque de visibilité. Aucun parti ne la soutient donc vraiment. Mais certaines communes et certains cantons s’y intéressent de plus en plus. Quant aux personnes qui soutiennent des initiatives, elles ne sont pas nécessairement proches des Verts ou des socialistes. Il y aussi des membres du PLR ou des Vert’libéraux. Les portes d’entrée de l’énergie citoyenne sont finalement assez larges – de l’intérêt pour l’écologie à celui de la sécurité énergétique en passant par la recherche d’une plus grande autonomie – pour attirer un public transversal.

L’énergie citoyenne est-elle un levier pour une société autonome et durable ?

  • Observant ce qui a été écrit par des chercheurs et ce que j’ai pu constater sur le terrain, je peux répondre positivement. Il serait franchement inutile de produire des énergies renouvelables si l’on ne stoppait pas la production d’énergies fossiles ou nucléaire. Par ailleurs l’énergie citoyenne nous incite à devenir plus responsables. Car il ne s’agit pas seulement de produire de nouvelles énergies mais aussi de diminuer notre consommation énergétique. Il n’est pas question, pour les membres de l’ASEC, d’entrer dans une logique productiviste et de produire du renouvelable à n’importe quel prix. Nous ne sommes pas dupes : les énergies renouvelables peuvent avoir un fort impact sur l’environnement, et aussi sur la géopolitique internationale. Nous ne pouvons ignorer non plus les conditions de travail souvent exécrables de tous ceux qui extraient des matériaux utilisés pour la fabrication de produits de haute technologie. Voyez par exemple le lac toxique près de Baotou, en Mongolie intérieure au nord-ouest de Pékin. Créé par le barrage d’une rivière, ce lac est un immense dépotoir pour des usines productrices de terres rares. L’extraction de ces dernières engendre des déchets extrêmement toxiques. Et ces minéraux sont notamment utilisés pour des installations d’énergie renouvelable ! Encourager l’énergie citoyenne, c’est aussi prendre conscience de cela et mener un mode de vie plus sobre et plus responsable.

Après la première journée de l’énergie citoyenne en décembre 2018 durant laquelle a germé l’idée de fonder l’ASEC, la deuxième journée de l’énergie citoyenne se déroulera en ligne le 21 novembre 2020.

Les repères de l’énergie citoyenne

Selon l’Association suisse pour l’énergie citoyenne (ASEC), un projet d’énergie citoyenne doit répondre aux critères suivants :

  1. Ancrage local
    La création de circuits, les plus courts et directs possible, sont visés entre producteurs et consommateurs pour rendre visible le lien entre besoins et moyens de production. Les personnes physiques ou morales porteuses du projet sont représentées géographiquement proches du lieu de réalisation.
  2. Autonomie et indépendance
    Chaque projet est autonome juridiquement et organise sa propre gouvernance.
  3. Gouvernance participative et démocratique
    Le fonctionnement du projet et de ses partenaires est démocratique et de type participatif (associatif ou coopératif). La gouvernance choisie doit permettre la participation active des membres aux décisions internes et la transparence totale sur les aspects financiers.
  4. Protection de l’environnement et du vivant
    Le projet et ses partenaires s’engagent durablement et volontairement dans le respect et la protection de l’environnement et du vivant.
  5. Utilisation sobre des ressources
    Le projet réalise des études de planification préalables à l’implantation du projet incluant une utilisation sobre des ressources, même renouvelables, qui sont limitées.
  6. Finalité non spéculative et lucrativité limitée
    Les investissements sont réalisés pour être exploités (et non pour être revendus), et la rémunération du capital est strictement encadrée. Une partie des bénéfices est affectée à la sensibilisation publique.
  7. Sources de financement
    Les sources de financement proviennent de partenaires dont les activités et la philosophie sont compatibles aux valeurs de cette charte.
  8. Cohérence dans les partenariats
    Les personnes physiques et morales porteuses des projets recourent à des partenaires dont les activités et la philosophie sont compatibles aux valeurs de cette charte.
  9. Mutualisation
    Tous les projets se créent de manière collective et favorisent la mutualisation des ressources et des compétences. Les acquis d’expérience et les connaissances sont partagés. Une partie des bénéfices est affectée à la sensibilisation publique.

En Suisse, les énergies renouvelables alimentent les trois quarts de l’électricité

Selon l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), En 2019, les énergies renouvelables représentaient en 2019 environ 75% de la consommation finale d’électricité en Suisse (74% en 2018), à raison de 66% pour la grande hydraulique et de 8,4% environ pour le photovoltaïque, l’énergie éolienne, la petite hydraulique et la biomasse, selon le rapport de l’OFEN. Comme l’année précédente, cette électricité a été produite à 76% en Suisse.

La part des nouvelles énergies renouvelables (énergie solaire, éolienne, biomasse et petite hydraulique) continue d’augmenter: elle est passée de 7,85% en 2018 à 8,4% en 2019.

L’électricité fournie en 2019 a été produite à 19,1% dans des centrales nucléaires (17,3% en 2018). L’énergie d’origine nucléaire fournie provenait presque exclusivement de Suisse.

Environ 95% de cette électricité a été produite en Suisse et a bénéficié, à hauteur des trois quarts, d’un encouragement par le système de rétribution de l’injection axé sur les coûts (SRI). Une faible part de l’électricité fournie en 2019 provenait d’agents énergétiques fossiles (2% contre 1,7% en 2018).

L’électricité produite en Suisse est issue à 56,4% de la force hydraulique, à 35,2% de l’énergie nucléaire, à 2,6% des énergies fossiles et à 6% de nouvelles énergies renouvelables. (ATS)

Dossier réalisé pour la Pensée écologique

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