Nucléaire : entre les « pros » et les « antis », pourquoi tant de débats ? – ID, L’info Durable

Lundi 29 juin à Fessenheim, la plus vieille centrale française a définitivement tiré sa révérence. Pourtant, l’avenir énergétique du pays reste flou : nucléaire ou pas nucléaire, la question fait encore et toujours couler beaucoup d’encre. Mais pourquoi cette source d’énergie dite « décarbonée » est-elle si controversée ?

La menace d’un accident nucléaire

Dans ces centrales, le risque zéro n’existe pas. L’Histoire l’a d’ailleurs tristement rappelé à plusieurs reprises lors des catastrophes de Tchernobyl, puis de Fukushima plus récemment, amenant notamment certains pays à repenser leur mix énergétique. À l’image de l’Allemagne où quelques jours après l’accident japonais, le 15 mars 2011, la chancelière Angela Merkel annonçait la sortie progressive du nucléaire d’ici à 2022 dans le pays.

En France, Bruno Chareyon, directeur de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD), estimait en 2016 auprès de Franceinfo : « Aujourd’hui, nos centrales en France fonctionnent avec un niveau de sûreté qui n’est pas compatible avec le retour d’expérience de Fukushima. Ça veut dire qu’on tolère un niveau de risques qui ne correspond pas aux standards qu’on devrait appliquer suite à Fukushima ». Dans les colonnes de Libération cette même année, le son de cloche était le même pour Pierre-Frank Chevet, président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) : « Il faut imaginer qu’un accident de type Fukushima puisse survenir en Europe. Je ne sais pas donner la probabilité et on fait un maximum pour éviter que ça arrive, mais malgré tout, on pose le principe que ça peut arriver ».

La gestion des déchets radioactifs

Outre le risque d’accident, le secteur nucléaire présente un autre problème d’envergure : la gestion de ses déchets. Selon Greenpeace France, il génère chaque année l’équivalent de 23 000 mètres cube de déchets, « hautement radioactifs » pour certains et ce pour « plusieurs milliers d’années ». Voilà pour les chiffres « officiels », rappelle l’ONG alors que « tous les ans, 1200 tonnes de combustible usé, une fois sorties du cœur du réacteur, sont refroidies dans des ‘piscines’ à côté des réacteurs nucléaires ». Mais celle-ci ne sont pas comptabilisées parmi les déchets note Greenpeace, puisque considérées comme « recyclables ». « En réalité, elles s’accumulent dans 63 ‘piscines nucléaires’ en France, assène Greenpeace. Dans celles de l’usine de La Hague, en Normandie, plus de 10 000 tonnes sont entreposées ! À cela s’ajoute l’uranium de retraitement : actuellement plus de 30 000 tonnes s’entassent à Pierrelatte. Et c’est sans compter sur les millions de mètres cubes de déchets radioactifs liquides rejetés dans la mer de La Manche par l’usine de La Hague… »

Pourtant, l’énergie nucléaire, contrairement à d’autres énergies fossiles, est dite « décarbonée ».

Une énergie basse émission, indispensable pour contenir le réchauffement climatique ?

L’énergie nucléaire est produite à partir de la fission d’atomes d’uranium. Face à la combustion de charbon, ce procédé est plus vertueux au regard des émissions qu’il dégage : on dit de l’énergie nucléaire qu’elle est « décarbonée« . Mais si l’on prend en compte l’ensemble du cycle du secteur, celui-ci est finalement loin d’être neutre : extraction de l’uranium, transport vers les usines de transformation du minerai en combustible, vers les centrales, gestion des déchets radioactifs…

Argument des « pros » de l’atome : contrairement aux sources renouvelables, la production d’énergie nucléaire est à la fois décarbonée donc, mais aussi abondante et « pilotable », note Franceinfo. C’est-à-dire qu’elle est disponible à la demande sans nécessité de stockage – de même que pour le gaz ou le charbon. Compte tenu cette dimension, certains considèrent que la sortie du nucléaire pourrait se traduire par une compensation inévitable du côté des énergies fossiles, et ce malgré des investissements massifs dans les énergies renouvelables – puisque celles-ci sont par nature soumise à des variations de production, en fonction du vent, du soleil, etc. Un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) en mai 2019 avertissait : « Renoncer au nucléaire pourrait se traduire par des milliards de tonnes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ». En témoigne l’utilisation outre Atlantique de « gaz de schiste, fortement émetteur de gaz à effet de serre », selon la Société française de l’énergie nucléaire (SFEN) dans une note d’octobre 2018, après que la Californie, le Vermont et le New Jersey aient fermé plusieurs centrales nucléaires sur leurs territoires.

Le GIEC, quant à lui, n’enterre pas le nucléaire dans plusieurs de ses scénarios pour limiter le réchauffement climatique comme convenu par l’accord de Paris : « L’énergie nucléaire augmente sa part dans la plupart des trajectoires correspondant à une stabilisation du réchauffement à 1,5 °C », prévient le groupe. Mais cette augmentation s’accompagne toujours d’une plus forte croissance du renouvelable et dans le cas des quelques hypothèses de sortie du nucléaire, il prévoit d’importantes innovations dans ce secteur.

Les anti-nucléaires quant à eux, réfutent l’argument de l’augmentation des énergies fossiles et associent la sortie du nucléaire avec une diminution conséquente de la consommation d’énergie dans le pays.

Une énergie bon marché

En effet, l’énergie nucléaire est compétitive. Post-2012, le coût moindre du nucléaire était d’ailleurs un argument du gouvernement Sarkozy pour justifier le maintien des centrales françaises : à l’époque, on martelait que la France payait en moyenne 40 % moins chère son électricité que dans le reste de l’Union européenne.

Depuis, le paysage énergétique a évolué et les renouvelables sont d’année en année un peu plus abordables – jusqu’à finalement devenir moins chères. Somme toute, les coûts de traitement des déchets générés, de même que le démantèlement des centrales pourraient bien faire grimper la note.

En 2016, EDF avait estimait le coût du démantèlement des 58 réacteurs français à 75,5 milliards d’euros – étalé sur 20 à 25 ans. Mais une mission parlementaire avait alors jugé cette addition finalement bien en-deçà de la réalité, sans pour autant avancer de chiffre précis. En Allemagne, l’arrêt définitif de ses 17 réacteurs est estimé à 250 milliards d’euros… Quoiqu’il en soit, le calcul reste difficilement évaluable.

Autre problème sur l’addition : la date de « péremption » des centrales nucléaires françaises. Construites dans les années 70 et 80, elles arriveront toutes à bout de souffle en même temps – d’ici la prochaine décennie. La décision de renouveler ou non le parc tricolore devrait donc être prise dans un futur très proche. Et bien que cette date limite pourrait toutefois être repoussée, « il en coûtera 800 millions par réacteur pour les prolonger au-delà de 40 ans et obtenir de l’Autorité de sûreté nucléaire une autorisation d’exploitation pour dix années supplémentaires », estime Valérie Faudon, déléguée de la SFEN, auprès de Franceinfo.

Après Fessenheim, quel avenir du nucléaire envisagé en France ?

Jusqu’à la semaine dernière, la France comptait sur son territoire 58 réacteurs répartis sur 19 centrales. Soit le pays le plus nucléarisé au monde rapporté au nombre d’habitant.

La réduction de la part de nucléaire à 50 % d’ici 2025 – contre 71 % en 2019 – était une promesse de campagne de François Hollande en 2012. Promesse reprise par son successeur Emmanuel Macron en 2017 puis jugée intenable par son ministre de l’Écologie Nicolas Hulot. La loi énergie et climat entérinée en novembre 2019 prévoyait finalement l’arrêt des deux réacteurs de Fessenheim avant cet été. Désormais, la France compte débrancher progressivement douze réacteurs supplémentaires d’ici 2035.

Mais l’avenir du nucléaire, filière qui fait vivre 220 000 personnes selon la SFEN, reste flou. Tandis que quelques années auparavant le pays entendait miser sur de nouveaux réacteurs promis comme plus puissants, plus sécurisés et moins polluant – les EPR -, le chantier du premier a pris plus de 10 ans de retard. Prévu à Flamanville pour 2012, il a entraîné une envolée de facture estimée à plus de 12 milliards d’euros, contre 3,5 initialement prévus.

Pour savoir s’il mise sur le bon cheval, le gouvernement entend donc patienter jusqu’en 2023 pour évaluer les premiers résultats de cette technologie. Au quel cas, il pourrait commander six réacteurs supplémentaires, facteur décisif quant à la sortie ou non du nucléaire. Si la décision est donc repoussée au prochain quinquennat, pour le ministre de l’Économie Bruno Lemaire, « le nucléaire garde toute sa pertinence aujourd’hui », assurant une « indépendance énergétique » du pays.

Enfin, sur demande de l’exécutif au vue de la baisse des coûts du solaire et de l’éolien, EDF étudie actuellement un scénario 100 % renouvelable.

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