Se reconstruire en contexte Covid: Paroles d’économistes – Entretien avec Abdellatif Maâzouz – L’Économiste

Fournir des clefs de décryptage pour tenter de comprendre une conjoncture inédite, suggérer des pistes de relance… L’Economiste propose à ses lecteurs une série d’entretiens avec des économistes et personnalités de premier plan. Abdellatif Maâzouz pour cette édition.

– L’Economiste:  La crise économique pourrait-elle se transformer en une crise bancaire?
– Abdellatif Maâzouz:
Je ne pense pas. Notre système bancaire a développé un professionnalisme reconnu et une résilience certaine dont il a fait montre à maintes reprises. De surcroît, la quasi-totalité des crédits nouvellement mis en place est garantie par l’Etat. Ce qui est attendu aujourd’hui des banques, c’est plus d’implication dans le business des entreprises (investissement et/ou conseil) et plus de célérité dans le traitement des demandes. Le temps presse!

– Jusqu’où le gouvernement pourrait-il activer le levier de la dette pour faire face aux impacts économiques et sociaux de la crise?
– Aujourd’hui, tous les pays et tous les organismes internationaux de financement ont mis de côté leurs traditionnels ratios limitant l’endettement des Etats. Le Maroc, à l’instar des autres pays du monde, a comme priorité de sauvegarder sa machine économique et de préserver son principal capital immatériel, sa stabilité. Tout le reste est rattrapable. La seule condition est que nous n’avons pas le droit de gaspiller un seul dirham. Le ciblage, sur les plans méso et microéconomique ainsi que du point de vue social et territorial, doit présider à l’affectation de ces ressources. En plus, nous avons une chance qui risque de ne pas trop durer: d’une part, les institutions de Bretton Woods ont ouvert les vannes à des conditions de taux et de délais très avantageuses; et d’autre part, notre pays continue de bénéficier d’une notation assez favorable. Je dirai qu’il faut y aller intelligemment et constituer quelques réserves au cas où…

– Un bon plan de relance devrait-il s’appuyer uniquement sur la distribution d’aides?
– Permettez-moi de rêver. Je pense que notre pays peut se permettre de lancer un vrai plan Marshall en s’appuyant sur l’accélération de la demande intérieure et les mécanismes de financement nationaux et internationaux. Au lieu de distribuer des aides à fonds perdus, nous pouvons lancer des centaines, voire des milliers de chantiers d’utilité publique dans les différentes zones rurales et urbaines du Royaume. C’est aussi l’occasion de réaliser un ensemble de projets stratégiques peu consommateurs de devises et générateurs d’emplois. C’est également l’occasion d’encourager les jeunes à se former ou à se reconvertir dans les nouveaux métiers émergents en leur octroyant des bourses d’études (santé, éducation, services aux personnes, coding, métiers de l’art et de la culture, maîtrise des langues, etc. Certains financements internationaux peuvent aussi être utilisés pour étendre cette démarche à certains pays de notre continent. A terme, les aides, au sens primaire du terme, doivent être réservées aux personnes qui ne peuvent s’engager dans aucun des programmes lancés, telles que les personnes âgées et celles souffrant d’handicaps ou de maladies chroniques en se basant sur les données du registre national unifié de la population.

– Quelles solutions préconisez-vous pour l’emploi, en particulier des jeunes?
– Le chômage chronique est la pandémie qui accompagne et qui survivra, sans doute, à la Covid-19 si on n’y prend garde. Tout ce que je viens de vous proposer a comme principale préoccupation la préservation et la création d’emplois, en général, et celui des jeunes en particulier. Il est donc primordial d’avoir ce souci, en permanence, dans toutes les politiques publiques en cours et à venir. Il est aussi important de dissocier, dans l’esprit de nos jeunes, la notion d’emploi de celle du salariat en général, et du fonctionnariat en particulier.
Les opportunités existent si nous considérons que notre marché intérieur continue d’absorber plus de 100 milliards de dirhams d’importations et que nous n’occupons qu’une part infime de nos marchés naturels à l’exportation. Il ne faut rien négliger. Les nouveaux métiers mondiaux du Maroc, oui, mais pas que. Des secteurs historiques tels que l’alimentaire, l’artisanat de production et de service, le tourisme rural et culturel, la sous-traitance industrielle et de services, l’art et la culture, le sport, et bien d’autres, offrent des milliers d’opportunités pour des TPE et jeunes auto-entrepreneurs.  Il faut les encadrer dans leurs démarches (par les CRI et les universités par exemple), les financer (la nouvelle Banque nationale de l’entreprise), et les payer plus vite. C’est dans ce sens que je voudrais aussi lier les aides à la prise d’initiatives privées. Des micro-crédits, sans intérêts, pour des micro-projets d’auto-emplois peuvent être jumelés aux aides sociales distribuées aux jeunes porteurs de ces projets, le crédit pour travailler et l’aide pour survivre. Des réflexions approfondies sont menées actuellement par la Commission spéciale pour le modèle de développement. Je suis convaincu que ses conclusions seront très instructives dans ce sens.

– Quels sont les gagnants et les perdants de la crise et quelles transformations majeures entrevoyez-vous au sein de l’économie?
– Il est difficile de parler des gagnants de la crise lorsqu’on sait qu’il y a plus de 20.000 entreprises menacées de faillite, près d’un million de nouveaux chômeurs sur le marché du travail, une aggravation de 2 points du taux de pauvreté et une récession qui dépasse les 6% du PIB en 2020. C’est une véritable perte collective. Elle nécessite une réponse solidaire sans précédent. Nous devons tous respecter la discipline nécessaire pour affronter la menace sanitaire. Les Marocains ont toujours su agir ainsi face à des situations aussi complexes derrière le leadership de l’institution monarchique, les premières réactions à la crise en sont la preuve.
Nous avons gagné la prise de conscience d’un ensemble de faiblesses au niveau de la santé, de l’éducation et des équipements ITC. Nous avons aussi gagné du temps dans la digitalisation de la société et avons appris à travailler à distance. Ce sont des gains qu’il faut préserver et capitaliser à l’avenir. Le gouvernement et les chefs d’entreprise doivent être, ensemble, proactifs et explorer les opportunités qui peuvent découler des grands changements technologiques, de la transition écologique et des redéploiements géographiques des chaînes de valeur mondiales. Nous sommes le prolongement de l’Europe et bien intégré à  l’Afrique. A nous de savoir nous vendre et nous positionner dans la «courbe d’utilité» des uns et des autres. Nous ne sommes pas seuls, il s’agit d’une course contre la montre, et nous n’avons pas le droit de rater cette nouvelle opportunité.

– Le Maroc dispose-t-il des atouts pour une relance économique rapide?
– Au risque de me répéter, j’aimerais insister sur le fait que nous devons tout faire pour sauvegarder nos entreprises et retenir les IDE implantés au Maroc. Ces derniers sont constamment «dragués» par nos concurrents. Ne leur donnons pas de prétexte pour voir ailleurs. Les hésitations des dernières semaines, dans les décisions gouvernementales, risquent de nous coûter cher sur ce plan. Nous avions vécu des situations semblables en 2011 et nous avions réussi à transformer les menaces en opportunités, en étant proactifs et en ayant travaillé main dans la main, public et privé.
Nos atouts pour la relance sont d’abord constitués de nos points forts habituels: stabilité, proximité des grands marchés, ALE, infrastructures de rang mondial, compétitivité en termes de coûts complets pour certains secteurs, jeunesse et habilité de la main-d’œuvre, résilience du système bancaire, etc. La crise actuelle nous ouvre de nouvelles fenêtres de tir en prenant en considération la sensibilité des producteurs mondiaux à la proximité géographique des fournisseurs et à l’impact carbonne.
La transition digitale, si elle est rapidement et efficacement mise à profit, ainsi que la mobilisation de notre diaspora peuvent également constituer des leviers de cette relance. Enfin, je dirai que nous devons mettre cette crise à profit pour surmonter rapidement, et de manière consensuelle, un ensemble de biais à notre environnement des affaires: transparence des marchés, simplification des procédures, lutte contre la corruption, équité fiscale, en particulier.

Propos recueillis par Khadija MASMOUDI

Faillite d’entreprises: Il faut limiter l’ampleur de l’hémorragie

Pour Abdellatif Maâzouz, la crise actuelle n’a fait qu’accentuer un phénomène malheureusement persistant. Entre 2020 et 2021, les estimations des spécialistes tablent sur plus de 20.000 fermetures.  Ce qui dépasse les 8.000 cas enregistrés annuellement en 2018 et 2019. «Le plus important aujourd’hui est de limiter l’ampleur de l’hémorragie provoquée par la Covid-19. Le but est de sauver le tissu productif, des milliers d’emplois et des savoir-faire professionnels que ces entreprises ont mis des décennies à développer», souligne Maâzouz.
Il est ainsi important d’agir sur plusieurs niveaux. D’abord en  finançant la reprise des activités de ces entreprises et en les aidant financièrement, et parfois même techniquement et commercialement, à se repositionner. Les lignes de financement mises en place telles que «Damane Oxygène» et «Damane Relance», peuvent répondre à certains de ces besoins que les banques peuvent compléter par des financements habituels. Le déblocage de ces financements doit être conditionné par le paiement des dettes fournisseur et la réduction de leurs délais de paiement, particulièrement quand il s’agit de PME et TPE.  Ensuite, en encourageant les associés à renflouer les fonds propres de leurs sociétés en défiscalisant les opérations d’augmentation de capital, en amnistiant les fonds apportés et en suspendant les ATD, exercés par le fisc et la CNSS jusqu’à fin 2022. Enfin, en lançant des investissements stratégiques (eau 2020-2027, énergies renouvelables), mais aussi des petits et moyens projets de proximité (construction et lancement de crèches, électrification solaire, routes rurales, logements sociaux, reforestation, etc. ) pouvant générer des millions de journées de travail, et ayant la caractéristique d’être inclusifs et économiquement intégrés. L’encouragement de la PME et de la TPE et la préférence nationale doivent être de mise à tous les maillons des chaînes de valeur de ces projets. Il faut encourager la production industrielle à travers la promotion du produit marocain auprès des utilisateurs intermédiaires, des distributeurs et des consommateurs marocains et étrangers. Et aussi relancer et accélérer le déploiement du programme Intelaka pour les startups et les jeunes créateurs d’entreprises dans les milieux rural et urbain, particulièrement dans les domaines du digital, des énergies renouvelables et de l’économie verte. «Je rappelle que rien n’a encore été fait ou annoncé par le gouvernement dans ces deux secteurs d’avenir et vitaux pour les autres activités», soutient le président de l’Alliance des économistes istiqlaliens.

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