Se reconstruire en contexte Covid: Paroles d’économistes – Entretien avec le Pr. Tarik EL MALKI – L’Économiste

Fournir des clefs de décryptage pour tenter de comprendre une conjoncture inédite, suggérer des pistes de relance… L’Economiste propose à ses lecteurs une série d’entretiens avec des économistes et personnalités de premier plan. Le Pr. Tarik El Malki pour cette édition.

– L’Economiste: La crise économique pourrait-elle se transformer en une crise bancaire?
– Tarik EL Malki:
Je ne le pense pas. En dérogeant à sa ligne de conduite conventionnelle, la politique monétaire s’est montrée plutôt accommodante. Néanmoins bien que le système bancaire semble avoir joué le jeu en cette période de crise, les mesures mises en place ne doivent pas occulter la nécessité de revoir de manière structurelle, d’autres leviers de la politique monétaire du pays. Dans ce contexte hautement difficile, une politique de relance de grande envergure ne peut être pensée sans interroger le rôle primordial que BAM pourra et sera amenée à jouer. Les missions et attributions dévolues à la banque centrale sont très réduites et se limitent au maintien de la stabilité des prix. Cette orthodoxie monétaire, calquée sur la rigueur allemande pré-crise de 2008, part du postulat de la neutralité de la monnaie. Or la théorie économique démontre au contraire que la monnaie n’est jamais neutre. Elle doit être un levier, avec d’autres outils, au service du développement économique des pays.
Les banques centrales des grands pays ou blocs régionaux en Occident notamment (la FED aux États-Unis, la BCE au niveau de l’UE), pourtant peu suspects d’anti-libéralisme, ont le pouvoir et l’autorité de frapper la monnaie et d’en fixer la valeur. Elles participent au développement de l’économie en la finançant à travers notamment l’achat sur le marché primaire des bons du Trésor. Ces banques centrales ont mis en place des politiques «d’assouplissement quantitatif» tout en respectant la sacro-sainte règle de stabilité des prix.
Nous devons nous réapproprier notre politique monétaire. Les missions de la banque centrale doivent être élargies pour lui permettre d’apporter son soutien au développement économique du pays tout en maintenant la stabilité des prix sur le long terme. Cette mesure importante devrait s’accompagner de garde-fous afin d’éviter un recours abusif à la création monétaire et à son instrumentalisation par une politique partisane, avec pour conséquence une inflation galopante et hors de contrôle.
L’objectif ultime est de développer les instruments devant nous aider à nous réapproprier notre souveraineté économique et financière qui s’est étiolée ces 30 dernières années, sous le joug de politiques ultralibérales imposées par les institutions financières internationales. Nous devons nous départir de la logique de l’endettement massif qui nous maintient en situation de perfusion permanente de la part des institutions et des marchés financiers internationaux.

– Jusqu’où le gouvernement pourrait-il activer le levier de la dette pour faire face aux impacts économiques et sociaux de la crise?
– Aujourd’hui, l’ensemble des pays mettent en place de vigoureux plans de relance financés par des politiques budgétaires et monétaires très accommodantes. Bien entendu, ces plans auront un impact sur les équilibres budgétaires. Mais je ne considère pas qu’il s’agisse là d’une fatalité. C’est un mal nécessaire.
Au Maroc, une politique d’austérité dans le contexte actuel serait désastreuse tant les besoins sont importants. Le principal levier existant pour empêcher un effondrement général reste l’investissement public et plus particulièrement la commande publique. Aussi, la mise en place d’un vaste plan d’investissement public volontariste et audacieux, une sorte de «Plan Marshall», s’impose. En effet, l’un des principaux enseignements de cette crise, pour le Maroc, serait la prise de conscience de l’urgence et de la nécessité de revaloriser le secteur de la santé, en le débarrassant des dysfonctionnements qui en entachent la gestion.
Il serait ensuite judicieux de lancer un débat sur la question du déficit budgétaire et son rôle dans la relance économique et ce faisant «programmer» un déficit budgétaire autour d’un taux qui soit bien entendu soutenable (5% à titre d’exemple). L’idée n’est pas de s’engager dans une course effrénée à la dépense publique et s’adonner au gaspillage et à la gabegie, mais de la planifier en fonction des priorités du pays.
Le financement de ce déficit pourrait s’effectuer par le recours à la dette publique interne, à travers, par exemple, la mobilisation d’une partie de l’épargne nationale et la mise en place d’un vaste emprunt national. Des Bons du Trésor Covid-19 seraient, à ce titre, une piste intéressante à explorer.

– Quels sont les gagnants et les perdants de la crise et quelles transformations majeures entrevoyez-vous au sein de l’économie?
– De nombreux secteurs seront durement éprouvés par cette crise, et cela pour de nombreuses années (ex.: transports, tourisme et loisirs, hébergement et restauration…). D’autres ont su tirer leur épingle du jeu et se positionner comme de nouveaux leviers de croissance pour l’économie nationale (ex.: télécommunications, produits pharmaceutiques et médicaux, fabrication et distribution des dispositifs médicaux,  E-commerce et livraison à domicile, paiement mobile…).
La crise du Covid-19 a surtout révélé la vulnérabilité d’une logistique mondialisée fondée sur le recours par les grandes puissances industrielles à des sous-traitants ou des filiales lointaines et souvent concentrées. Depuis le début de la crise sanitaire, on constate de nombreuses ruptures d’approvisionnement dans de nombreux secteurs vitaux. S’agissant du Maroc, une relocalisation régionale, dans un espace Euro-Méditerranée-Afrique en particulier, peut être une opportunité, en termes d’accroissement et de diversification de la demande, d’intégration des filières de production et de développement de capacités d’innovation. Et ce, notamment dans les secteurs de la pharmacie et d’exportation des services de santé qui semblent être très porteurs au Maroc, des énergies renouvelables ou bien encore de l’économie numérique.

– Quelle politique industrielle à l’ère du Covid? 
– Il est important aujourd’hui de repenser notre politique industrielle à la lumière des changements et des configurations nouvelles qui s’installent au niveau des chaînes de valeur mondiales dans certains secteurs. Le Maroc dispose d’atouts non négligeables pour s’inscrire durablement dans la montée en gamme dans ces CVG et améliorer le taux d’intégration de son économie. Il faut également veiller à diversifier notre économie et développer de nouvelles filières industrielles dans des secteurs où le Maroc détient des avantages compétitifs. En effet, cette crise a démontré que le Maroc détient des atouts spécifiques dans certains secteurs et bénéficie d’effets d’expérience sur lesquels il conviendra de capitaliser.
Cette approche industrielle doit s’inscrire dans le cadre de l’import-substitution en augmentant autant que possible la production nationale pour un ensemble de produits traditionnellement importés par le Maroc. Pour ce faire, il faudra veiller à mettre en place une politique dite de «préférence nationale». De la même manière, une révision de certains accords de libre-échange est nécessaire afin de les rendre plus justes et équilibrés pour notre pays. La signature et surtout la mise en œuvre de nouveaux ALE avec l’Afrique (ZLECA et CEDEAO) s’avèrent indispensables dans le cadre d’un raffermissement des relations Maroc-Afrique et afin de jouer sur les complémentarités entre les deux parties.
Cette politique industrielle nouvelle doit se faire dans le cadre d’une meilleure planification stratégique de la part de l’Etat. A ce titre, il est préconisé, à l’instar de ce qui se fait dans différents pays asiatiques notamment, la création d’une Agence nationale de planification et de coordination des Politiques publiques.
Cette politique industrielle doit enfin s’appuyer sur des outils de financement nouveaux et innovants qui ciblent principalement les start-ups, les TPME sans occulter la dimension régionale. Il est recommandé la création d’une Banque publique d’investissement (BPI) qui aurait comme double vocation: intervenir directement en injectant du capital dans les entreprises (haut de bilan) et accorder des prêts garantis à taux réduit pour les projets à caractère industriel dont la rentabilité à court terme est relativement faible, dans la mesure où les banques traditionnelles rechignent à financer ce type de projet.

Propos recueillis par Khadija MASMOUDI

                                                  

Parlons maintenant de plan de relance

Tarik El Malki préfère parler de relance au lieu de nouveau modèle économique. Au Maroc, le plan de relance devrait prendre plusieurs années, indépendamment des secteurs d’activité considérés.  Mais auparavant plusieurs interrogations sont soulevées: va-t-on rompre avec les dogmes économiques du passé ? Va-t-on programmer et assumer des déficits budgétaires ou resterons-nous sur l’attitude du bon élève du FMI? Quel rôle devra jouer Bank Al Maghrib et la politique monétaire en général dans cet effort de relance? Faut-il mettre en place une réforme fiscale qui viserait à relever le niveau des recettes de l’Etat , à améliorer la compétitivité des TPE et PME, à soutenir le pouvoir d’achat des classes moyennes qui seront laminées par cette crise et à financer la protection et la solidarité sociale pour tous? etc…
«A mon sens, le plan de relance devrait être multidimensionnel et agir de manière simultanée sur les composantes de l’offre et de la demande», estime El Malki. Ce plan devrait être articulé autour de plusieurs axes stratégiques, dont le développement d’un système de santé efficace et efficient dans sa globalité.
Ensuite, l’autre axe prioritaire est celui des infrastructures de base nécessaires au bon fonctionnement du système économique, notamment les infrastructures de transports, de logistique et de télécommunications.
Pour El Malki, cet épisode pandémique a également montré qu’un système productif résilient, compétitif et à haute productivité est plus en mesure d’absorber les chocs exogènes et assurer un certain degré d’autonomie en situation de crise. Ceci est particulièrement le cas pour les entreprises opérant dans les activités produisant les biens de première nécessité tels que les produits alimentaires, les médicaments ou les produits d’hygiène. De ce point de vue, assurer un certain degré d’autonomie de l’économie devient l’une des principales priorités de l’action publique. La refondation des choix de politique économique ne peut enfin être conçue sans intégrer la dimension relative au capital humain. Les gains en matière de compétitivité, de productivité et d’emploi restent subordonnés à la qualité du système éducatif et de formation professionnelle. Le dernier facteur de résilience est le degré de cohésion sociale et de solidarité. Là encore, l’expérience vécue a montré la nécessité de développer de nouvelles formes de solidarité à travers la mise en place de systèmes de protection adaptés, le développement de programmes de réduction des inégalités et l’instauration de filets de sécurité sociale au profit des catégories sociales les plus vulnérables. En somme, le renforcement du rôle social de l’Etat.

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