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Veolia-Suez : les cinq acteurs du film de la rentrée – Les Échos

Publié le 15 sept. 2020 à 10:30

· Antoine Frérot, l’attaquant patient

Ce serait le couronnement de sa carrière. S’il parvient à fusionner Veolia et Suez, Antoine Frérot aura réussi à clore le dossier qui a jalonné son parcours. Le PDG de Veolia a fait son entrée en 1990 au sein de l’entreprise qui s’appelait encore la Compagnie Générale des Eaux. Cet X-Ponts de 63 ans ne compte plus les fois où il a travaillé sur ce rapprochement.

D’abord en 2006, quand il dirige l’activité Eau France et que son mentor Henri Proglio, alors PDG de Veolia Environnement, est sollicité pour étudier une reprise de la partie environnement de Suez, avant la fusion de ce dernier avec GDF – l’attelage formera Engie. Mais la branche visée sera finalement mise en Bourse, en 2008, sous le nom de Suez Environnement (c’est elle que cible Veolia aujourd’hui). Puis en 2012, Engie vient proposer à Antoine Frérot, devenu PDG de Veolia en 2009, le mariage avec sa filiale environnement. Nouvel échec. Les deux parties tentent à nouveau de se mettre d’accord en 2014-2015 sur un rapprochement, toujours en vain.

De quoi rendre philosophe ou obnubilé. C’est plutôt la seconde option en ce qui concerne Antoine Frérot, qui est toujours resté à l’affût. Et s’il est sorti du bois cet été, c’est qu’il sait que jamais, depuis deux décennies, il n’a été en meilleure posture dans ce dossier. En 2009, il avait pris les rênes d’un Veolia en panne face à un Suez en pleine forme. Il passe alors les premières années de sa vie de PDG à redresser son groupe tout en résistant aux attaques d’Henri Proglio, dont il détricotait l’oeuvre. Sans oublier les tentatives de son conseil d’administration, qui tentait périodiquement de renverser ce discret professionnel issu de la promotion interne.

Dix ans plus tard, Antoine Frérot, qui aura su à force d’endurance et d’opiniâtreté se ménager le soutien de l’establishment parisien, apparaît comme le chef incontesté d’un Veolia redressé face à un Suez au creux de la vague. Des conditions idéales pour boucler le dossier Suez et obtenir son sacre.

· Bertrand Camus, le chasseur chassé

C’est la bataille de sa vie. A peine plus d’un an après avoir succédé à la tête de Suez à Jean-Louis Chaussade, Bertrand Camus créera-t-il la surprise en réussissant à préserver l’indépendance de Suez face aux rêves de fusion de Veolia ?

Après tout, cet X-Ponts de 53 ans, dont 26 chez Suez, a déjà déjoué les pronostics une première fois, quand il a émergé en vainqueur de la bataille de succession en interne. « Il emporte les gens par la force de ses convictions et c’est un méthodique. C’est le seul, après son oral, à avoir remis son programme par écrit au comité des nominations qui auditionnait les cinq candidats à la direction générale… », se souvient un proche au sein du groupe.

Pris de court fin août par l’annonce de Veolia, il travaille d’arrache-pied depuis à un projet alternatif et n’en démord pas. « On le sent rôdé au management de crise, toujours très posé, remarquait il y a quelques jours un membre de son équipe. Il est vrai que des crises, il en a déjà traversé une série… »

A l’étranger, où il a longtemps évolué, Bertrand Camus a en effet géré ce qui est resté un traumatisme chez Suez : la perte brutale de sa concession d’eau de Buenos Aires quand l’Argentine l’exproprie en 2006. Puis, nommé en Amérique du Nord, il doit y gérer l’eau en 2008 lors d’une des pires crises économiques de l’histoire des Etats-Unis.

De retour en 2015 dans l’Hexagone pour diriger l’eau France (l’entité que Veolia devrait céder pour satisfaire l’antitrust et les collectivités), il devient directeur général du groupe en mai 2019. Il annonce son plan de redressement en octobre mais, dans la foulée, il doit gérer le coronavirus. Et maintenant voilà l’offensive de Veolia… Heureusement pour lui, « c’est un grand calme, pas un sanguin. Il est aussi très déterminé. Il ne lâche rien », observe un proche. Autant de dénominateurs communs avec Antoine Frérot, un autre grand calme. Mais Bertrand Camus se différencie sur un point : « C’est un rural, dont la grande passion est la chasse ! » poursuit ce proche. Et il ne doit pas être facile pour un chasseur d’avoir le sentiment d’être chassé.

· Philippe Varin, le sage industriel

Devenu au fil du temps l’un des spécialistes français des situations difficiles, Philippe Varin pensait sans doute qu’en devenant en mai 2020 le président du conseil d’administration de Suez il signait pour une fois pour un mandat moins compliqué que ses précédentes fonctions. Il se trompait.

Dans l’acier, l’automobile ou le nucléaire, l’ex-cadre dirigeant de Péchiney où il a fait carrière de 1978 en sortant de Polytechnique et de l’école des Mines à 2003 a prouvé qu’il pouvait contribuer à remettre sur des rails ou à faire éviter le pire à des entreprises en très grande difficulté. Là, en arrivant chez Suez, la feuille de route s’annonçait plus simple. Même si le géant du traitement de l’eau et des déchets était à la peine en Bourse et n’affichait pas une croissance très dynamique, il débarquait dans une entreprise rentable, disposant de positions fortes sur un marché mondial porteur et pouvant s’appuyer sur un socle actionnarial solide. Les quelques mois de la crise du Covid ont changé la donne. La Bourse a sanctionné Suez, les clients professionnels ont moins fait appel aux services du groupe de La Défense et son actionnaire historique, Engie, a décidé d’en finir avec leur histoire commune en engageant la cession de sa participation sans mettre réellement dans la boucle une société quasi-soeur.

A la suite du lancement d’une OPA dite amicale mais considérée comme hostile par le management de Suez, l’homme qui dirige aussi France Industrie – un lobby qui défend l’industrie en France -, et qui connaît tout le CAC 40 comme les pouvoirs publics, doit finalement bien s’activer pour prouver qu’il n’est pas encore en préretraite.

Au-delà de ses réseaux, l’homme a l’expérience des situations de crise. Au début des années 2000, il avait ainsi contribué au sauvetage de l’aciériste néerlando-britannique Corus (dont la revente à l’Indien Tata Steel fera aussi sa fortune personnelle). Il a joué un rôle souvent minoré dans le redressement de Peugeot Citroën devenu PSA qu’il dirigea de 2009 à 2014. Il ne connaissait rien à l’industrie automobile mais en actant la fermeture de l’usine d’Aulnay et en constituant un nouveau tour de table en pleine crise financière, il démontra qu’il savait couper les coûts et négocier avec l’Etat comme les actionnaires internationaux ou familiaux. Chez Areva (devenu Orano), il contribua là aussi à éviter la faillite d’une filière nucléaire française traversant la pire période de son histoire.

Passionné des questions de matériaux, il a fait en quelques années du World Materials Forum de Nancy une sorte de Davos de la ressource, et il pensait sans doute pouvoir marier paisiblement ses divers centres d’intérêt en prenant la présidence de Suez. Manque de chance, il lui reste à peine quelques semaines pour ressortir de l’ombre et prouver qu’il pourra par son expérience et son entregent faire barrage aux ambitions de Veolia.

· Clamadieu, l’arbitre

Il n’est ni chez Veolia, ni chez Suez, mais c’est lui qui détient la clef du projet de rapprochement des deux géants français de l’environnement. C’est lui qui a permis d’envisager la fusion en décidant de mettre en vente la participation d’Engie dans Suez cet été. Jean-Pierre Clamadieu, 62 ans, préside le conseil d’administration de l’énergéticien français depuis 2018. Engie possède près d’un tiers du capital de Suez, une participation que le groupe a conservée depuis la mise en Bourse de son ancienne filiale, il y a douze ans.

Depuis, les patrons successifs d’Engie n’ont jamais indiqué clairement s’ils avaient l’intention de conserver leur part de 32 %, de la vendre ou au contraire de lancer une OPA sur le solde du capital pour intégrer Suez dans le groupe. Le débat sur la stratégie à suivre s’est poursuivi jusqu’à la toute fin de l’année dernière entre Clamadieu et la directrice générale Isabelle Kocher.

Le coup de fil d’Antoine Frérot

L’éviction d’Isabelle Kocher , en février dernier, permet à Clamadieu d’imposer sa vision : il faut vendre. Les synergies qu’on évoque parfois entre Engie et Suez ? Elles sont illusoires, juge-t-il. Et Engie saurait très bien mettre à profit les trois milliards que rapporterait la cession pour financer ses ambitions dans les énergies renouvelables et les infrastructures gazières, des métiers hautement capitalistiques. Il convainc l’Etat, actionnaire d’Engie, et le conseil d’administration rend sa décision fin juillet. La participation dans Suez est désormais sur la liste des actifs à céder, annonce Jean-Pierre Clamadieu.

Le président d’Engie savait que cette annonce ne passerait pas inaperçue. Il ne s’attendait pas, toutefois, à recevoir un coup de fil dès les premiers jours d’août. Antoine Frérot, le patron de Veolia, lui fait part de son intérêt. Moins d’un mois plus tard, jeudi 27 août, les deux dirigeants se retrouvent à la même table ronde aux journées d’été du Medef à l’hippodrome de Longchamp . Dès qu’ils sont descendus de l’estrade, Frérot prend Clamadieu à part : « Il faut qu’on se voie dimanche », lui dit-il. L’offre de Veolia sur les 32 % de Suez est formalisée le 31 août.

Une partition compliquée

Pour Engie, la proposition d’Antoine Frérot présente un gros avantage : elle est inconditionnelle. Même si la fusion de Veolia et Suez devait échouer, Jean-Pierre Clamadieu est certain de pouvoir rapporter un chèque de 2,9 milliards d’euros à son conseil d’administration. Depuis le début du mois de septembre, il joue une partition compliquée néanmoins. Il prend la parole pour soutenir l’offre, tout en affirmant qu’elle n’est pas suffisante et que Veolia pourrait la relever. Il a, sur ce point, le soutien de l’Etat-actionnaire. Il doit toutefois déclarer que le conseil d’Engie est prêt à examiner les offres alternatives qui pourraient être présentées par Bertrand Camus, le patron de Suez.

Lire aussi :

· Thierry Déau, l’atout dans la manche

C’est l’atout sorti de la manche de Veolia pour rafler la mise et empocher Suez. Thierry Déau est le grand allié d’Antoine Frérot, le patron de Veolia qui veut lui confier l’activité Eau française de sa cible . Le patron du fonds Meridiam multiplie les promesses pour forcer la main des récalcitrants et emballer la partie. « Le prix de l’eau n’augmentera pas », promet-il aux maires de France. « L’emploi ne sera pas touché », assure-t-il aux salariés concernés. L’homme parle même d’excellence environnementale à horizon 25 ans, lui le patron d’un fonds d’investissement qui tient une grande part du succès du patron de Veolia entre ses mains…

Ses adversaires en ricanent, mais le dernier d’une fratrie de six, né dans une famille modeste de Fort-de-France, n’a pas créé un fonds de 8 milliards investis pour le compte de fonds de pension et de fonds souverains dans des aéroports, des routes, des installations solaires ou des hôpitaux un peu partout sur la planète à coups de déclarations en l’air. Ni évité par simple hasard les critiques des ONG environnementales.

L’ancien dirigeant des projets à l’international de la Caisse des dépôts est aujourd’hui un acteur reconnu du monde de l’investissement durable dans les infrastructures. Il figure au classement des 500 plus grandes fortunes professionnelles de « Challenges ». Il est aussi membre du Siècle, avec Nicole Notat pour marraine, et a intégré la très influente Trilatérale. Mais rien ne l’agace plus que cette étiquette de pur financier que d’aucuns veulent lui coller sur le dossier Veolia/Suez. Doué pour la physique, parti de Martinique pour atterrir dans le Hainaut faire sa prépa à Valenciennes, il est estampillé ingénieur des Ponts et Chaussées. Comme Bertrand Camus, le patron de Suez. Ou Antoine Frérot.

« Quand vous venez d’une île, avec un aéroport international à quelques kilomètres, vous regardez forcément ailleurs ». Mais « dans une île, nuance-t-il, l’accès aux services publics y est aussi très différent à celui de la Métropole, malgré tous les moyens que l’on peut y mettre pour l’égalité des territoires […] Et l’eau sera demain au coeur de ces enjeux avec le réchauffement climatique. »

Thierry Déau s’est en tout cas fait, bien avant d’autres, une franche réputation de militant du développement durable dans le métier – une ténacité qui a conduit le Premier ministre Bernard Cazeneuve à le rencontrer lors de la Cop 21 et à l’introniser chevalier de la Légion d’honneur. Depuis dix ans, il investit sans publicité dans un fonds de dotation pour promouvoir l’égalité des chances, dont il entend faire une fondation d’utilité publique. Dont acte.

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