Vous voudrez bien d’une éolienne près de chez vous ? – Alternatives Économiques

Sitôt connu le nouveau gouvernement, le syndicat des énergies renouvelables (SER) a salué la nomination de Barbara Pompili, « femme de conviction », à la tête du ministère de la Transition écologique. Et a immédiatement enfoncé le clou : « Dans ce moment où il est essentiel de concilier les impératifs écologiques et économiques, les énergies renouvelables constituent un choix gagnant. »

Pour mieux convaincre de leur intérêt pour la relance post-Covid, le SER vient de publier une étude qui évalue l’impact économique de la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), dont le décret est paru au Journal officiel en avril dernier. La mise en œuvre de ce plan, qui prévoit d’accélérer le déploiement des renouvelables, permettrait, selon l’analyse du SER, de créer près de 100 000 emplois sur les dix prochaines années et de générer 200 milliards d’euros de valeur ajoutée dans les territoires.

Encore faut-il que la PPE soit intégralement mise en œuvre. Sur le gros chapitre de l’éolien terrestre, ce plan d’action prévoit un doublement en dix ans, de 16,6 gigawatts de puissance installée dans l’Hexagone fin 2019 (environ 8 500 mâts) à 34 gigawatts en 2028 (environ 15 000).

Une adhésion en progrès

Mais déjà, à l’heure des arbitrages sur le contenu vert du plan relance, le vent des oppositions se lève, faisant furieusement ressembler le monde d’après à celui d’avant. Le 7 juillet, 165 associations anti-éoliennes de la région Nouvelle-Aquitaine, criant à « l’invasion », déposaient un recours devant le tribunal administratif de Bordeaux contre le schéma régional d’aménagement et de développement durable (Sraddet) approuvé le 27 mars dernier par la préfète de région. Ce document prévoit une multiplication par 2,5 des capacités installées en Nouvelle-Aquitaine, en ligne avec les objectifs nationaux.

Si le président de la République a validé les objectifs haéoliens de la France, il est également capable de souffler le chaud et le froid sur la filière, selon le sens du vent de ses intérêts politiques dans les territoires. « Le consensus sur l’éolien est en train de nettement s’affaiblir dans notre pays (…) De plus en plus de gens ne veulent plus voir d’éolien près de chez eux, considèrent que leur paysage est dégradé », avait déclaré Emmanuel Macron lors d’une rencontre sur l’écologie dans les territoires, en janvier dernier à Pau.

Six Français sur dix accepteraient qu’un parc éolien soit construit près de chez eux. Un chiffre en hausse année après année

Et peu importe si ce sont des contre-vérités. Le baromètre annuel de l’Ademe (l’agence de la transition écologique) sur les Français et l’environnement, réalisé en décembre dernier, ne conclut pas à un affaiblissement du consensus sur l’éolien. C’est même plutôt le contraire. A la question « accepteriez-vous qu’un parc de 5 à 10 éoliennes soit installé à moins d’un kilomètre de chez vous ? », 32 % des Français concernés répondaient « non » en 2014 et en 2015, puis 30 % en 2018 et désormais 28 % en 2019. Parallèlement, ceux ayant répondu « oui », sont plus de 60 % en 2019, en hausse de 3 points par rapport à 2017.

Les autres sondages aboutissent à des conclusions similaires. Celui commandé en 2018 à Louis Harris par France Energie Eolienne (le syndicat de la profession) indique que 73 % des Français ont une bonne image de l’éolien. Et quand on pose la question aux riverains, ils sont 80 %. A noter que parmi les 9 % de personnes qui étaient opposées à un projet avant sa construction, un peu plus de la moitié (52 %) se disent favorables après.

Un parc concentré dans le nord-est

Ces données démentent l’image de populations excédées et « au bord de la révolte », selon l’expression de Jean-Michel Butré, président de la Fédération environnement durable, l’un des principaux porte-parole des anti-éoliens. Elles mériteraient toutefois d’être affinées au niveau local. Auditionnée le 18 février au Sénat sur la PPE, Elisabeth Borne, l’ex-ministre de la Transition écologique, dénonçait ainsi le « développement anarchique » de l’éolien et des situations de « saturation » dans certains territoires.

De fait, les éoliennes ne sont pas réparties de façon homogène sur le territoire. Sur les 16,5 GW du parc de France métropolitaine, 4,5 GW sont installés dans les Hauts-de-France (27 %) et 3,6 GW dans le Grand Est (22 %), soit la moitié du parc dans les plaines du nord et du nord-est du pays. Malgré leurs potentiels de vent, la Bretagne et la Normandie accueillent environ 1 GW chacune, tandis que la région Paca est à peu près vide.

Dans les Hauts-de-France, haut lieu de la présence éolienne, Xavier Bertrand appelle au moratoire. Sous sa direction, la région encourage les citoyens à se mobiliser. Elle édite entre autres un site internet où figurent une carte interactive des projets et une lettre type à adresser aux préfets contre ce qui est présenté comme un « désastre » pour la région.

Quelques coups de fil aux élus locaux conduit pourtant à s’interroger sur l’étendue de ce désastre… et le rôle joué par les « antis ». Comment par exemple vit-on à Voyennes (650 habitants), village de la Somme près de Ham, où six éoliennes sont implantées sur la commune depuis une dizaine d’années ? « Les gens se sont plaints au début, parce que cela perturbait la bonne réception de la télévision, raconte le maire, Jean-Pierre Lemaître. L’exploitant du parc a installé chez tout le monde des antennes paraboliques et cela a été réglé. L’éolien est bien vécu ici. »

Avec la règle des 500 mètres autour des habitations, il n’est pas possible d’implanter d’autres machines : « On n’a malheureusement plus d’espace. » Chaque éolienne rapporte 10 000 euros de taxes locales, dont la moitié pour Voyennes et l’autre pour la communauté de communes. « Ça fait du bien au budget ! » Un militant anti-éolien de la commune avait tout fait pour bloquer le projet, se souvient le maire, mais « il n’a pas été suivi. Ça ne s’est pas passé comme ça à côté. »

Pas encore l’unanimité

A côté, c’est Matigny et Douilly, où un projet de parc à cheval sur ces deux communes est bloqué par un recours contre l’autorisation préfectorale porté par des villages voisins, avec l’appui d’une association anti-éolienne, l’Asen. A Douilly, le conseil s’est prononcé pour. A Matigny, raconte le précédent maire Jean-Pierre Boucq, les deux consultations obligatoires avaient abouti à un avis favorable, mais de peu. Dans l’espoir d’obtenir une meilleure adhésion, l’élu organise une troisième délibération… Mais cette fois, le projet est rejeté, résultat du « travail de sape des anti-éoliens ».

La commune limitrophe de Croix-Moligneaux fait partie de celles qui ont décidé d’attaquer le projet devant le tribunal administratif. Son maire, Hervé Frizon, se félicite d’avoir gagné en première instance. Agriculteur, il tient aussi des chambres d’hôtes. Il ne veut pas d’éoliennes dans le paysage. L’église du village est classée insiste-t-il. « Je ne suis pas contre l’éolien, mais trop, c’est trop. »

Aline Sprysch, la maire de Douilly, trouve que si une commune attaque un projet, elle pourrait s’abstenir de percevoir les recettes liées à l’éolien que lui reverse la communauté de communes. Et oui, dit-elle, les éoliennes cela se voit. « Mais si vous voulez vous engager dans la transition énergétique, vous faites comment autrement ? »

Elle ne dit pas amen à tout pour autant. Le mode de balisage nocturne est un problème, « ça clignote tout le temps ». Cette élue juge aussi que les installations sont un peu trop concentrées dans le coin. « Mais si on est dans cette situation, c’est parce que les choses n’ont pas été faites correctement au départ. »

Parcours du combattant

Car n’en déplaise à l’ancienne ministre, « il n’y a pas de développement anarchique de la filière. Elle est au contraire extrêmement encadrée », rappelle Jean-Louis Bal, le président du Syndicat des énergies renouvelables. Tout projet passe par une étude d’impact (paysagère, patrimoniale, acoustique, environnementale…), exige un avis favorable de l’Autorité environnementale, puis une enquête publique, une consultation de la commission départementale nature, paysages et sites, et enfin l’autorisation du préfet. Avec les recours contentieux devant la justice, quasiment systématiques, il faut sept ans en moyenne pour réaliser un parc éolien en France.

La concentration actuelle du parc est largement le produit des modalités de cet encadrement administratif. Il y a d’abord les règles d’implantation géographiques. « La première chose que regarde un développeur, c’est la carte des contraintes aéronautiques, explique Pauline Le Bertre, déléguée générale de France Energie Eolienne (FEE), le syndicat des entreprises du secteur. Les zones d’entraînement de l’armée, les couloirs aériens, les radars civils et militaires excluent 47 % du territoire. »

Avec les recours contentieux devant la justice, quasiment systématiques, il faut sept ans en moyenne pour réaliser un parc éolien en France

Ensuite, poursuit-elle, il faut chercher dans les 53 % restants les zones qui ont à la fois un bon gisement de vent et où l’habitat n’est pas dispersé. Ce qui fait plutôt regarder vers les grandes plaines du nord et de l’est que du côté de la Bretagne, de la Nouvelle-Aquitaine ou de la région Paca.

Cette concentration liée aux contraintes spatiales est amplifiée par un facteur économique. La garantie de rémunération dont bénéficient les producteurs d’électricité éolienne est basée sur un mécanisme d’appels d’offres. Du coup, relate Jean-Louis Bal, pour pouvoir proposer les prix les plus bas possibles afin de remporter les appels d’offres publics, les porteurs de projets éoliens vont systématiquement dans les zones qui sont à la fois les plus ventées et où la construction d’un parc est possible du point de vue réglementaire.

Moins de contraintes administratives

L’ancienne ministre Elisabeth Borne avait lancé fin décembre un groupe de travail pour une répartition harmonieuse de l’éolien sur le territoire, réunissant toutes les parties prenantes. Il était temps, « cela fait deux ans qu’on soulève le sujet auprès du gouvernement », indique Pauline Le Bertre.

Les professionnels de l’éolien recommandent depuis 2018 une révision du mécanisme d’appel d’offres aujourd’hui fondé sur un système unique de prix. Ils plaident pour un régime de soutien modulé selon les zones géographiques, ce qui faciliterait l’installation de parcs dans des zones moins ventées et délaissées.

Ce groupe de travail était supposé rendre ses conclusions au printemps, mais la crise sanitaire a tout retardé. Sa dernière réunion en visioconférence s’est tenue fin juin et la ministre devait rendre ses arbitrages dans la foulée. Le remaniement en a décidé autrement et le dossier est à présent sur le bureau de Barbara Pompili.

Reste à savoir si la « femme de conviction » arrivera mieux que naguère « l’homme de conviction » à convaincre, face à des oppositions solides et un chef de l’Etat qui a fini par creuser un gouffre abyssal entre sa magie du verbe (« le monde d’après sera résolument écologique, je m’y engage ») et la réalité de ses actes.

Outre la modulation géographique du système des appels d’offres, le déploiement équilibré de l’éolien – et donc acceptable – nécessite de desserrer l’étau des contraintes administratives afin de libérer de l’espace. Ce que demandent les acteurs de la filière, sans exiger la lune.

« Il faut garder la règle de distance de 500 mètres autour des habitations. Par contre, on peut libérer de l’espace en assouplissant certaines contraintes aéronautiques et de défense sans nuire à la sécurité », plaide Frédéric Lanoë, directeur général de Valorem, développeur et exploitant de parcs. Il est par exemple possible d’équiper les radars de Météo France de logiciels permettant de tenir compte des éoliennes, ou de faire voler les avions militaires un peu plus haut pour leurs entraînements à basse altitude…

Les solutions à la main de l’Etat pour assurer une meilleure distribution des éoliennes sur le territoire ne manquent pas. Ce n’est pas seulement une question d’acceptabilité. Ce n’est pas seulement une question d’opportunités (voir encadré). C’est aussi, souligne Frédéric Lanoë, un enjeu fort de développement local.

Au-delà des emplois créés par la filière, près de 20 000 au total et 1 500 de plus par an en France, « l’équivalent d’un Fessenheim chaque année », ce sont d’importantes retombées fiscales pour les collectivités en milieu rural. « Un parc de 10 machines de 2 MW, c’est 200 000 euros de recettes annuelles. » Des sommes considérables qui peuvent contribuer à développer l’activité dans des territoires souvent délaissés.

Encadré : Vous avez dit 100 milliards ?

« Le soutien à l’éolien, c’est une catastrophe économique : près de 100 milliards d’euros ! », alerte Jean-Michel Butré, l’un des principaux porte-parole des anti-éoliens. Ce chiffre est repris du rapport du député Julien Aubert, qui estime entre 73 et 90 milliards d’euros le coût total du soutien à la filière, cumulant les dépenses déjà réalisées et engagées et celles à venir pour atteindre les objectifs fixés pour 2028.

En réalité, indique le ministère de l’Environnement, les dépenses réalisées et engagées au titre de l’éolien terrestre représentent 21 milliards d’euros et 22 milliards pour l’offshore. Les dépenses supplémentaires à engager pour atteindre les objectifs à 2028 pourraient être de l’ordre de 10 milliards d’euros pour le terrestre et de 5 milliards pour l’offshore.

Par ailleurs, il s’agit là de montants cumulés sur trente ans ! Les dépenses de soutien actuelles à l’éolien (appelées à baisser à terme du fait de la baisse des coûts), s’élèvent à 1,3 milliard d’euros par an, soit moitié moins que le photovoltaïque.

Selon l’Ademe, la part de la facture d’électricité du ménage moyen attribuable au soutien de l’éolien était de 2,9 % en 2015. Avec des coûts de 65 euros du MWh en France (d’après les derniers appels d’offres), l’éolien terrestre est aujourd’hui la technologie décarbonée à la fois la moins coûteuse et la moins gourmande en espace dès lors qu’il s’agit de créer des capacités de production nouvelles.

Ce n’est pas un hasard s’il n’existe pas de scénario économiquement crédible de transition énergétique qui ne donne pas une part conséquente à l’éolien terrestre.

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