Yannick Jadot : « Oui, je me prépare à l’élection présidentielle de 2022 » – Challenges

Dix jours après le meurtre du professeur Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine, l’état de sidération de la classe politique française ne retombe pas. Dans un entretien à Challenges, le leader d’EELV Yannick Jadot dévoile ses propositions pour lutter contre le terrorisme islamiste et rejette le procès en angélisme intenté à sa formation politique. En quête de crédibilité, face aux excès parfois incontrôlés de son camp, le député européen qui se prépare à l’élection présidentielle, assure qu’il ne s’agira pas tant de « battre » Emmanuel Macron en 2022 que de « le remplacer » et gouverner la France. Puisant ses inspirations dans la deuxième gauche de Rocard et Mendès-France, cet écolo-réaliste souhaite s’attaquer aux racines du malheur français, en défendant une économie de marchée régulée et le développement des énergies renouvelables. Interview.

Xavier Bertrand, Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Luc Mélenchon … Nombreux sont les politiques qui font un pas vers la présidentielle de 2022 en cette rentrée. Serez-vous vous même candidat à l’élection présidentielle ?

Je m’y prépare, oui. Les écologistes ont devant eux une responsabilité historique : celle de rassembler le plus largement possible en 2022 pour l’emporter face au libéralisme technocratique d’Emmanuel Macron et à l’extrême droite de Marine Le Pen. Mais cela ne se fera pas tout seul. Il faut travailler dès maintenant sur notre projet et poser une incarnation. Le réchauffement climatique, la destruction de la biodiversité, l’affaissement de la démocratie, les inégalités sociales font que le prochain quinquennat ne doit pas être un nouveau quinquennat Macron. Il a manqué à sa promesse de rassemblement. Ses trois premières années de pouvoir ont été des années de division, de tension, qui ont vu la pauvreté augmenter et la protection de l’environnement reculer. Aujourd’hui l’écologie est la nouvelle matrice qui recompose le paysage politique. Mélenchon et Macron seront candidats. Je veux contribuer à construire et à rassembler cet espace politique large qui revendique de gouverner, autour de l’écologie, de la solidarité, de la démocratie et de l’Europe. Je ne dis pas que ce sera facile. Mais il y a un chemin de muletier pour gagner. Ce n’est pas une autoroute ou un boulevard mais on peut y arriver si l’on s’en donne les moyens.

Quelles figures vous inspirent pour vous préparer à l’exercice du pouvoir ?

Il n’y a pas tant de figures de l’écologie qui ont été en situation d’exercer le pouvoir. Mais dans l’histoire de notre pays, certains parcours m’inspirent. Il y a d’abord Léon Blum dont je recommande le « discours à la jeunesse » de 1919. Evidemment aussi, Pierre Mendès-France et Michel Rocard, parce que l’écologie vient en partie de cette « deuxième gauche », qui croyait autant aux forces vives de la nation qu’à l’Etat, à la décentralisation et à l’Europe. Enfin, je citerais également Jacques Chaban-Delmas et sa « nouvelle société », son idée de codétermination dans les entreprises et cette phrase qui est fondamentalement écologiste : « Ou nous sommes capables d’avoir 20 ans, et tout est possible, ou nous avons notre âge et il n’y a plus d’espoir. »

En 2019, vous vous disiez pour « l’économie de marché et la libre entreprise » dans Le Figaro avant de vous déclarer « anticapitaliste » sur le site Reporterre. Quelle est réellement votre vision de l’économie ?

Ma vision est claire : la transition écologique se fera avec les entreprises ou ne se fera pas. On a besoin d’elles – plus que jamais – pour réorganiser notre économie. Mais cela ne signifie pas que je soutiens le capitalisme financier et son système de prédation sociale et environnementale. C’est cette fuite en avant qui a laissé sur place les salariés de Bridgestone tout en voyant la fortune des milliardaires multipliée par cinq lors de la dernière décennie. Ce n’est plus possible. Moi je suis favorable à l’économie de marché quand elle est régulée par un Etat stratège, qui peut s’y substituer quand les choses ne fonctionnent pas. Attention, je ne suis pas pour remplacer le dirigisme technocratique de Macron par un dirigisme technocratique vert. Je pense qu’il faut encourager la relocalisation de l’économie, l’économie circulaire et les circuits courts, déconcentrer, autour d’une grande politique industrielle de décarbonation. Je m’y emploie au Parlement européen en étant en charge de la taxe carbone aux frontières. Ma conviction c’est que lorsqu’un territoire vit bien avec un écosystème vertueux sur l’alimentation, les logements, les transports, les services publics et la culture, que vous retrouvez la maîtrise de votre vie, vous réglez une bonne partie des tensions qui traversent la société. Vous vous attaquez aux racines du malheur français.

Face à l’urgence du réchauffement climatique, n’est-il pas temps de faire un pas, au moins temporaire, en direction du nucléaire, une énergie décarbonée et sans intermittence ?

Aujourd’hui, quasiment 40% des réacteurs nucléaires sont à l’arrêt en France. C’est un outil de production en très grande difficulté et dangereux. Quant à la nouvelle génération d’EPR, c’est un fiasco financier et industriel qui menace jusqu’à l’intégrité d’EDF. Au fond, le nucléaire aujourd’hui ne survit que grâce aux subventions de l’Etat. Et ce sont les Français qui payent. Les écologistes savent qu’il faut sortir de manière progressive et pragmatique du nucléaire. Que ça prendra une vingtaine d’années. Mais aujourd’hui les investissements, l’innovation, le développement économique et les emplois sont dans les économies d’énergie, le bâtiment, et les énergies renouvelables. Notamment l’éolien offshore qui a perdu beaucoup de son intermittence alors que nous avons la deuxième surface maritime au monde, un formidable potentiel.

« Il faut éliminer les hommes de nos esprits, de nos images, de nos représentations ». Souscrivez-vous à ces propos de l’élue écologiste Alice Coffin ? A-t-elle toute sa place à EELV ?

Je ne suis pas forcément d’accord avec toutes les déclarations d’Alice Coffin. Mais ce que j’entends c’est une colère très forte liée au fait qu’au delà des discours, les violences faites aux femmes continuent et les inégalités persistent. Elle ne dit pas qu’il faut éliminer physiquement les hommes mais qu’il faut accorder une plus grande place aux femmes dans notre imaginaire collectif. Pour faire progresser le débat, il faut parfois des mots « obus ». Cela étant posé, moi je suis un homme, blanc, de culture catholique, hétérosexuel et je me sens parfaitement légitime à mener le combat pour le féminisme, contre le racisme anti-musulman ou l’antisémitisme, contre le racisme anti-noir, la LGBTphobie… Je crois aux identités multiples et profondément à l’universalisme de ces combats.

Les différentes polémiques qui ont émaillé l’été chez EELV décrédibilisent votre mouvement. Pire, elles vous déprésidentialisent. N’auriez pas intérêt à poser un geste gaullien et vous présenter directement à la présidentielle au dessus des partis ?

Nos élus travaillent ardemment à améliorer la vie de nos concitoyens. La candidature écologiste telle que je la conçois sera dans tous les cas une candidature de dépassement et de rassemblement. Ce ne sera pas seulement la candidature d’EELV ou d’EELV, du pôle écologiste que j’ai contribué à créer, et du Parti socialiste mais un projet porteur d’espérance, d’enthousiasme. J’assumerai mes responsabilités !

Après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, que propose EELV pour lutter contre le terrorisme islamiste ? En acceptez-vous d’ailleurs le terme ?

L’attentat islamiste de Conflans percute brutalement toute la société française. Par l’abomination de la décapitation, parce qu’il vise à un professeur enseignant la liberté d’expression, parce qu’il s’attaque à l’école, sanctuaire de la démocratie et de la laïcité. Mais aussi parce qu’il révèle des failles insupportables dans l’identification de signaux pourtant forts de radicalisation, d’un climat de menaces lourdes vis-à-vis de Samuel Paty sans que les dispositifs adéquats de prévention et de protection n’aient été déclenchés. Aujourd’hui, le terrorisme islamiste s’organise principalement à travers les réseaux sociaux. En plus du travail de terrain de nos services de renseignement et de la coopération européenne indispensable, c’est sur les réseaux qu’il nous faut investir massivement. Nous demandons le renforcement immédiat des effectifs de Pharos et de l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat).

Nous n’avons pas peur de qualifier la menace aves les bons termes. C’est le premier pas vers des solutions efficaces. Bien avant le discours d’Emmanuel Macron sur le séparatisme, j’avais formulé une série de propositions pour cibler plus directement et lutter contre l’islamisme radical. Surtout, nous devons lutter contre l’islamisme radical à tous les niveaux : ses filières de soutien et de financement à l’international, la formation des imams, le statut et le contrôle des associations cultuelles, sa prolifération sur les réseaux … Car c’est aussi d’un réarmement idéologique dont nous avons besoin pour combattre ces idées totalitaires et mortifères et défendre les valeurs de République. La complaisance de nos gouvernements vis-à-vis des pays du Golfe qui véhiculent une vision totalitaire de l’Islam, ou de certains maires de droite et de gauche vis-à-vis d’associations à visée islamiste pour acheter la paix sociale ou des voix, doit définitivement cesser.

Combattre les ennemis de la République avec la plus grande fermeté ne suffit pas : il nous faut ressusciter la promesse républicaine dans les quartiers. C’est le réarmement social. La ghettoïsation, la pauvreté et la précarité, les discriminations territoriales, économiques, sociales, ethniques et religieuses sont le terreau qui nourrit les replis identitaires, les communautarismes et l’enfermement idéologique. L’islamisme radical profite du retrait de la puissance publique pour gangréner ces territoires abandonnés. C’est pourquoi j’appelle aujourd’hui le gouvernement à mettre en oeuvre le plan Borloo pour les banlieues, rejeté en mai 2018, pour redonner un cap social aux quartiers les plus défavorisés. Je réitère ma proposition de restaurer en urgence 300.000 emplois aidés dans le secteur associatif, ciblant particulièrement les jeunes. Nous avons besoin d’un tissu laïque puissant d’associations, caritatives, sportives, culturelles ou de soutien scolaire.

Le régalien est-il l’angle mort d’EELV comme le disent vos adversaires ? Quelles sont vos propositions concrètes pour assurer la sécurité des Français ?

Nous n’avons aucune leçon à recevoir de la droite ou du gouvernement à ce sujet. Il faut se souvenir que c’est Nicolas Sarkozy qui a supprimé 13.000 postes de policiers et de gendarmes, abandonné la police de proximité, précarisé ses conditions de travail, déstabilisé les services de renseignement, tout en conduisant une guerre désastreuse au Sahel qui a armé les terroristes dans cette région. La droite qui a durablement abîmé la formation des enseignants, envoyés mal préparés dans les quartiers difficiles, et affaibli l’ensemble des services publics. C’est François Fillon qui a enterré le rapport Obin sur la progression de l’islamisme à l’école. Les coups de menton, les postures et la stigmatisation des musulmans et des pauvres ne masqueront pas la disqualification de la droite sur ces sujets. De notre côté, nous défendons le renforcement de la sécurité et de la protection des Français : en étoffant les effectifs de polices municipales dans les villes dont nous avons la gestion ; à Bordeaux, en demandant un bataillon de CRS supplémentaire. Nous défendons un modèle de sécurité au plus proche de la réalité des territoires, bien loin de la politique du chiffre exhumée par Gérald Darmanin dont on connaît l’aspect contre-productif. Nous voulons privilégier l’efficacité plutôt que la visibilité et les jeux de postures sur ces sujets déterminants pour les Français. Je propose d’organiser, comme Lionel Jospin en son temps, une conférence du respect et de la confiance entre la police et la société qui devra se traduire par une grande loi de programmation, pour redonner du sens et des moyens à cette mission essentielle de protection.

Le couvre-feu décidé par Emmanuel Macron vous semble-t-il la meilleure approche face à la résurgence épidémique ? Appelez-vous les Français à s’y conformer ?

Il était en tout cas devenu inéluctable face à la résurgence du virus et aux différentes alertes venues des services de réanimation. Il faut à tout prix trouver un moyen d’enrayer l’accélération des contaminations. J’appelle évidemment les Français à respecter les règles. Ce virus reste largement un mystère et la deuxième vague frappe partout en Europe. On doit toutefois s’interroger sur les difficultés particulières que nous rencontrons. A chaque fois, la gestion du gouvernement a été erratique : lors de la première vague, marquée par l’absence de masques, et aujourd’hui avec l’échec de la politique des tests. Je fais le constat d’un triple échec : l’accès aux tests est compliqué, le traçage est inefficace et l’isolement est inexistant. Ces errements sont le résultat d’une approche très archaïque. Emmanuel Macron continue de prendre des décisions tout seul en appelant les maires et les élus concernés au tout dernier moment, parfois une demi-heure avant l’annonce des restrictions. Jean Castex, lui, se vante d’avoir organisé le déconfinement avec vingt technos dans une salle de réunion. Nous avons atteint un paroxysme de verticalité technocratique qui alimente la défiance envers l’exécutif. Je demande au Président d’installer un conseil de sécurité sanitaire qui associe, autour de l’expertise scientifique, les forces politiques et les forces vives de notre pays. C’est le partage du diagnostic scientifique et des options de politique publique qui renforcera l’indispensable mobilisation sanitaire des citoyens.

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