Electricité nucléaire : la dette invisible ? – France Culture

Sauver ou briser l’électricien, c’est la question depuis que le président Macron a déclaré à la filière (au Creusot) il y a un mois que « notre avenir énergétique et écologique passe par le nucléaire » et que l’atome devait rester « un pilier de notre mix énergétique » – actuellement plus de 70 %, toujours 50 % d’ici 2050 :

Scandale du côté de la France Insoumise qui dénonce sur Mediapart « la mortifère exception française » : les élus raillent le « dogme » d’une industrie à succès (14 des 393 réacteurs étrangers construits) et d’une énergie peu coûteuse en comparaison des voisins européens dont pourtant 8 au moins payent leur électricité moins chère.

La Tribune de Genève, elle, s’interroge sur le contraste entre la « grande puissance » nucléaire qu’est encore la France, avec 56 réacteurs et 400 TW/h d’électricité atomique potentielle, et la crise industrielle et financière prolongée dans laquelle se trouve le secteur, en raison d’un parc vieillissant et d’innovations technologiques qui tardent (de Superphénix à l’EPR).

Une « dette nucléaire » de plus en plus lourde

Ce sont 41 milliards d’euros de dettes pour l’opérateur national EDF fin 2019, 51 milliards de dépenses à venir sur 10 ans pour le « grand carénage » des centrales, si l’entreprise veut les faire durer jusqu’à 50 ans, et déjà 3 milliards d’euros souscrits par l’Etat lors de la dernière levée de fonds en 2017 : Pour l’Usine Nouvelle, un nouveau renflouement est inévitable mais il ne résoudra pas tout ;

Car la dette, c’est aussi le retournement de la « rente nucléaire » de la France – l’électricité bon marché des année 70-80 – qui commence à coûter très cher, explique Nabil Wakim dans le Monde. CommeEDF est à la fois producteur et fournisseur, il est contraint par Bruxelles, soucieuse des monopoles, de réserver à ses concurrents presque 1/5 de sa production à prix bas et fixe : cet arrangement (l’Arenh, Accès régulé à l’électricité nucléaire historique) permet à EDF de rester dominant.

Or avec la flambée des prix, la rente se transforme en malédiction : EDF nourrit sa propre concurrence et même l’engraisse en perdant 150 000 contrats par mois : un « risque mortel pour l’entreprise » disait déjà un dirigeant en 2019.

Travail d’Hercule : réformer EDF et relancer le nucléaire sans tuer l’entreprise

Mettre fin à l’Arenh tout en satisfaisant la DG Concurrence de la Commission, c’est le sens du projet « Hercule » dévoilé en 2019. Depuis presqu’un mois, un nouvel accord avec Bruxelles semble imminent, entre réunions secrètes à l’Elysée, rencontre discrète des ministres français et de la CommUE et déclarations laconiques, rapportait dans Libération le journaliste Thierry Gadault qui suit le dossier de près.

Selon la presse, l’arrangement mettrait bien fin au dispositif-boulet pour EDF, qui vendrait son électricité préférentielle dans un « corridor » de prix plancher/plafond (Capital.fr) et resterait à l’Etat (qui en détient 83 %) ; mais en contrepartie, pour répondre aux exigences de concurrence, EDF devrait être séparé en plusieurs entités : nucléaire nationalisé, renouvelables introduits en bourse, et surtout l’hydroélectricité éjectée du groupe pour devenir une simple filiale qui perdrait son Statut d’intérêt général (Sieg).

Que le gouvernement ait choisi des codes EDF « bleu », « vert » ou « azur » pour suggérer un groupe toujours intégré ne change rien dit Thierry Gadault : s’il sauve le nucléaire, il sacrifie les barrages et l’unité du groupe ; et EDF garde l’atome mais se prive alors d’une activité rentable (2/3 des bénéfices) et d’une production complémentaire : « désoptimisation » dit le syndicat SUD.

Dans ces conditions, réussir Hercule, ce sera un peu comme cueillir les pommes d’or du Jardin des Hespérides et en même temps nettoyer les écuries d’Augias…

Climat et coûts : « l’inversion de la preuve » ?

Au-delà d’EDF, la filière nucléaire devra prouver son efficacité économique et climatique : qu’elle est à la fois bas-carbone et compétitive face aux énergies renouvelables et à l’hydroélectricité. Le débat a ressurgit en décembre dans le contexte de pressions accrues de l’UE pour les énergies « bas carbone », et après une étude de l’AIE sur 243 centrales de 24 pays plutôt élogieuse, convaincue que « le nucléaire nouvelle génération restera le moyen de produire de l’énergie le moins cher d’ici 2025 », et qui plaide pour une prolongation des centrales existantes…

Fausse route, répondent lundi les trois économistes Quentin Perier, Philippe Quirion et Behrang Shirizadeh dans le Monde, pour qui c’est au contraire l’heure du « retournement de la preuve » : les renouvelables montrent leur viabilité, avec des coûts éolien et solaire divisés par 3,5 et 10 en dix ans, et c’est à l’électricité nucléaire de parvenir à baisser les siens. Dans les scénarios envisagés pour parvenir à 0 émissions en 2050, elle n’occuperait plus que 0 à 25 % du mix.

Le débat sur l’électricité se déplace

En se déplaçant de la question des coûts à son caractère non-intermittent face aux renouvelables, le débat sur l’électricité nucléaire se renverse de nouveau, notent les chercheurs. Ainsi, pour la Tribune de Genève pour qui l’annonce de coupures possibles cet hiver par RTE est « une allusion claire : l’énergie renouvelable éolienne n’a pas les mêmes garanties de production que le nucléaire. »

C’est ce que met en avant dans La Tribune le géopolitologue de l’énergie à l’ULB Samuele Furfari : les renouvelables ne fonctionnent que 23 % du temps et pour lui, l’UE et la France prennent un dangereux chemin : celui du déclassement face aux concurrents Russes, Chinois, Coréens ou américains, et même du dévoiement politique en regard des principes d’indépendance du Traité Euratom et de l’œuvre du « binôme Pompidou-Giscard ».

Une chose est sûre : qu’Emmanuel Macron soit le « fossoyeur » de cette belle aventure, ou qu’il y inscrive son nom en lettres radioactives flamboyantes, l’avenir de l’atome passera d’une manière ou d’une autre sous la terre.

XM

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