Neutralité carbone: la tentation de Joe Biden? – Journal de l’environnement – journaldelenvironnement.net

Joe Biden va-t-il financer les aspirateurs à carbone?
Carbon Engineering

Pour décarboner leurs activités, nombre de multinationales veulent planter des forêts ou déployer des technologies proches de la science-fiction. L’administration Biden pourrait accélérer cette dynamique. Explications.

C’est devenu le mantra des dirigeants des grands groupes internationaux. A défaut de pouvoir réduire à néant les émissions de gaz à effet de serre (Ges) de leurs entreprises, ils s’engagent vers la neutralité carbone. Le principe est simple : équilibrer émission et suppression des rejets de Ges. Son application diablement plus complexe. De là à investir dans des technologies d’apprentis sorciers, il n’y a qu’un pas. Que certains franchissent.

Selon un rapport de la branche britannique de Greenpeace, environ 1.300 grandes entreprises américaines, européennes ou multinationales se sont engagées, depuis 2018, à aligner leur stratégie sur les objectifs fixés par l’accord de Paris : stabiliser le réchauffement entre 1,5 et 2 °C. Nombre d’entre elles se sont assigné des contraintes plus forte encore. Unilever ne consommera plus que des énergies renouvelables. AstraZeneca va électrifier sa flotte de véhicules. D’autres proposent ni plus ni moins que de retirer du carbone de l’atmosphère.

le suspens de Microsoft

La façon la plus simple est bien sûr de faire pousser des arbres. Le pétrolier italien ENI veut ainsi planter 81.000 kilomètres carrés (presque la surface de l’Autriche) de forêts en Afrique du Sud, au Zimbabwe, au Mozambique et au Ghana. De quoi absorber une trentaine de millions de tonnes de CO2 par an. Shell pourrait faire de même. Prochainement, Microsoft va dévoiler la technologie qu’elle utilisera pour aspirer un million de tonnes de carbone de l’environnement. Suspens.

Certains groupes ont déjà choisi. Le pétrolier texan Occidental Petroleum vient de créer une filiale originale. Baptisée Oxy Low Carbon Ventures, elle ôte de l’atmosphère des tonnes de CO2, via un système d’aspiration directe, conçue par la compagnie canadienne Carbon Engineering. La première installation de taille industrielle est en cours de construction au Texas. Son premier client est connu : United Airlines. La première compagnie aérienne du monde va prendre une part du capital de ce projet «1PointFive» pour retirer, à partir de 2023, un million de tonne de gaz carbonique par an. Histoire de rentabiliser l’opération, le CO2 pourra être ensuite injecté dans les puits de pétrole du Bassin permien pour augmenter leur … productivité.

Ces stratégies de décarbonation sont-elles durables ? A en croire le dernier exemple, on peut en douter. Mais la critique vaut pour les autres techniques choisies par les entreprises.

Menaces sur le puits forestier

Prenons la plantation de forêt. En supposant que l’on finisse par mettre au point des méthodes de comptabilisation précise du carbone stocké dans les arbres (rêvons), le potentiel de stockage semble être limité. D’abord, parce que la forêt ne cesse de reculer sous les chaines des tronçonneuses et les flammes des méga feux. Le réchauffement crée, en outre, des conditions de moins en moins propices à l’absorption du carbone par les végétaux.

Enfin, les appétits des entreprises deviennent considérables. En voulant, chacune, faire absorber une trentaine de millions de tonnes de gaz carbonique par an, l’ENI et International Airlines accapareraient 12% des capacités de stockage minimales des forêts mondiales, telles qu’évaluées par les auteurs du rapport spécial du Giec sur la stabilisation du réchauffement à 1,5 °C. «L’afforestation n’est ni très bonne pour le climat, ni pour la biodiversité, ni pour la sécurité alimentaire», résume Sébastien Treyer, directeur général de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri).

piètre bilan de l’aspirateur à carbone

L’aspiration directe? La technique est au point. Voilà plusieurs années que des sociétés comme Climeworks ou Carbon Engineering testent avec succès des prototypes d’aspirateur de carbone. La compagnie suisse a d’ailleurs conclu un accord pour livrer du CO2 de seconde main à Coca Cola.

Pour autant, ces machines ont un faible rendement et consomment donc énormément d’énergie. Selon des estimations de l’agence internationale de l’énergie (AIE), il faut brûler près de 0,2 million de tonnes équivalent pétrole d’énergie (sous forme d’électricité et de chaleur) pour extraire un million de tonne de dioxyde de carbone. Pas forcément très rentable au plan climatique.

A supposer que cette technique se banalise, il faudrait lui consacrer le quart de la production mondiale d’énergie primaire. Pour absorber un milliard de tonnes de dioxyde de carbone, ces machines pourraient engloutir jusqu’à 25 km3 d’eau[1], estime le chercheur en écologie industrielle Coen van der Giesen (université de Leide).

La technologie n’est pas donnée non plus. Le climatologue David Keith, père de Carbon Engineering, estime entre 94 et 232 dollars (77 et 192 euros) le coût de l’extraction d’une tonne de CO2. Fort heureusement, ce type d’installation est susceptible, aux Etats-Unis, de bénéficier d’une aide fiscale d’un montant de 35 dollars (29 euros)/tonne extraite. Adopté en 2018, le crédit d’impôt 45Q est valable jusqu’en 2026.

solutions clés en main

Formulées par des biologistes, des économistes et des physiciens, ces critiques risquent pourtant de ne pas être entendues. Soumis à de fortes pressions de la société civile et des investisseurs, Etats et entreprises sont tentés de choisir des solutions «clés en main» les plus attractives. Et la plantation de forêts ou le pompage du CO2 sont les stars de cet arsenal.

Un bonheur n’arrive jamais seul. A quelques heures de l’investiture du président Joe Biden, des dizaines de scientifiques américains publient un manifeste en faveur de l’extraction du CO2 atmosphérique. Ces techniques, affirment-ils, permettraient aux Etats-Unis de «récupérer» de 2 à 2,5 milliards de tonnes de CO2 par an, à l’horizon de 2050.

Rédaction et publication de cet ouvrage en ligne ont été financées par des fondations privées, comme Climateworks, qui travaillent de longue date sur les technologies de géo-ingénénierie. A l’heure où la nouvelle administration américaine promet de déverser des tombereaux d’argent pour relancer l’économie (et accessoirement la décarboner), la tentation d’attirer des milliards de dollars vers des projets «décarboneurs» est grande. Reste à déterminer leur bilan environnemental et biologique réel. Il n’est pas dit que cela intéresse grand monde, outre-Atlantique.


[1] L’équivalent de 5 années de consommation d’eau des Français.

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