« Nous lançons un projet de capture de CO2 pour l’aluminium primaire », annonce Guillaume de Goÿs, président d’Aluminium France – L’Usine Matières premières – L’Usine Nouvelle

L’Usine Nouvelle : Vous venez de remplacer Jean-François Faure à la tête d’Aluminium France, quelle vont être les grands axes de votre feuille de route ?

Guillaume de Goÿs : Il s’agit de recréer tous les liens avec les autres filières pour répondre aux nombreux défis devant nous. Il faut faire reconnaître l’aluminium comme métal d’avenir, pour alléger les véhicules et réduire leurs émissions de CO2, et pour développer l’économie circulaire. Et face à une redistribution du commerce international, nous travaillons avec le gouvernement et l’Europe à la protection de notre industrie.

Les qualités de l’aluminium (légèreté, recyclabilité) sont bien reconnues, mais il reste des freins techniques et de compétitivité prix à lever. Sur quels leviers pouvez-vous agir ?

L’aluminium reste un métal cher comparé à d’autres, mais ses qualités font qu’il est de plus en plus souvent choisi pour remplacer d’autres métaux plus lourds. Le principal frein à lever aujourd’hui est la décarbonation. Lorsque l’on fabrique une tonne d’aluminium en France, on émet 1,8 tonne de CO2 en scope 1 et en scope 2, sur l’énergie utilisée, 0,5 ou 0,6 tonne de CO2. On travaille sur le scope 3 pour mieux le définir. Mais, comparé à d’autres filières, comme l’acier, qui font un travail remarquable pour baisser leurs émissions, nous ne sommes pas les meilleurs. Nous ne devons pas rester à la traîne. Malheureusement, aujourd’hui, il n’existe pas de procédé qui permette de décarboner cette production primaire. Elle utilise le procédé Paul Héroult, qui intrinsèquement émet du CO2 par la combustion des anodes.

Il y a quand même la piste de l’anode inerte…

L’anode inerte a fait du chemin, mais elle n’est pas encore disponible. Elysis, la coentreprise entre Rio Tinto et Alcoa progresse, mais il n’y a pas encore de technologie industrielle. Ce sera peut-être le cas en 2025 ou 2030. D’ici là nous avons besoin d’une alternative, comme dans le ciment ou l’acier, qui travaille sur la capture du CO2. L’autre grand levier de réduction d’émissions pour la filière est le recyclage. Et notre objectif est d’augmenter encore sa part.

Où en sont les technologies de capture de CO2 dans l’aluminium ?

Un projet démarre tout juste. Sur le port de Dunkerque un groupe de travail, auquel collabore Alvance, avance sur la partie collecte, transport et stockage du CO2. La partie amont, la capture, n’est pas développée, alors qu’il existe des prototypes en cimenterie ou en sidérurgie, développés entre autres avec l’IFPEN. Pour l’aluminium, Hydro en Norvège avait lancé un démonstrateur en 2014, mais rien n’existe à grande échelle. Aluminium France lance un projet – en partenariat avec des acteurs de la filière comme le LRF pour Rio Tinto, Trimet, ou l’équipementier Five – de définition de la technologie qui sera capable de capturer le CO2 dans les émissions des cuves d’électrolyse. L’objectif est d’avoir une alternative à l’anode inerte d’ici à 2030. Sachant qu’Elysis, la coentreprise Rio Tinto-Alcoa [qui développe cette technologie] annonce un démonstrateur industriel en vraie grandeur pour 2025.

La filière a t-t-il affichée des ambitions claire de neutralité carbone ?

La filière s’inscrit dans l’engagement européen. Nous n’avons pas encore finalisé notre feuille de route, qui doit nous emmener à la neutralité carbone en 2050.

Sur le scope 3, que regardez-vous ?

Le scope 3 concerne principalement les matières premières et le transport. Sur la partie amont, l’alumine est importée essentiellement d’Europe, principalement d’Irlande, d’Espagne et d’Allemagne, donc proche et par voie maritime. Nous travaillons sur des bateaux avec un meilleur indice environnemental. Il y a par exemple un partenariat entre le port de Dunkerque et l’usine [d’Alvance] de Dunkerque, pour passer au GNL puis ultérieurement à d’autres types de propulsion. Il s’agit aussi de privilégier le transport par train, plutôt que par camion. Nous explorons aussi du transport par voie fluviale.

Les clients vous demandent-ils de l’aluminium bas carbone ?

Dans les discussions que nous avons sur le long terme avec de gros consommateurs finaux, comme les constructeurs automobiles, de plus en plus la partie durabilité, dont le CO2, est au centre des discussions. Dans une première étape, ces clients nous ont demandé de rejoindre l’ASI, l’Aluminium Strewardship Initiative, qui regarde l’ensemble des index de durabilité de la production d’aluminium depuis l’utilisation des matières premières, la manière dont on les transforme et les émissions de CO2. Le niveau accepté par l’ASI est à 8 tonnes de CO2 par tonne d’aluminium produit, donc relativement élevé par rapport à ce que l’on sait faire nous. La plupart des producteurs sont dans l’ASI aujourd’hui.

Nos clients nous demandent maintenant quelle est la trajectoire de réduction d’émissions de CO2 et regardent avec nous la matérialité de nos plans et la capacité à réaliser les investissements nécessaires. Mais si la demande pour de l’aluminium bas carbone est très forte, il n’y a pas de reconnaissance. La cotation différenciée annoncée par le LME n’est, par exemple, pas encore en place.

Comment baisser l’empreinte carbone de l’aluminium recyclé ?

Il y a deux leviers. Le premier est d’augmenter les volumes. Le deuxième est de changer la source d’énergie utilisée pour la refonte, aujourd’hui principalement du gaz. Dans le scénario national bas carbone est identifiée la piste de passer au four électrique. La problématique est que le différentiel de prix rend cette conversion pas du tout viable économiquement. Il y a un travail à mener pour électrifier cette partie du process.

Pourquoi Aluminium France est-il contre à la mise en place d’un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Europe ?

C’est sur l’application de ce mécanisme que nous sommes très précautionneux. Au niveau européen, la principale source de CO2 sont les émissions indirectes liées à la consommation d’énergie, même si en France [grâce au nucléaire, Ndlr] ce sont les émissions directes. Il y a quelques années, un mécanisme qui permet de compenser les fuites carbone sur les industries électro-intensives a été mis en place. Il fonctionne bien et il a été renouvelé l’année dernière pour la période 2020-2030. Il protège les gros consommateurs d’électricité. Il y a aussi l’allocation de quotas gratuits dans le cadre de l‘EUTS (marché carbone européen) qui permet de maintenir la compétitivité d’un certain nombre d’entreprises. Ces mécanismes existants, notre industrie les a adoptés. Or le mécanise d’inclusion carbone aurait vocation à les remplacer…

La deuxième difficulté que nous avons identifiée est que, s’il est facile d’évaluer l’empreinte carbone d’un lingot d’aluminium et de la taxer, ce serait extrêmement compliqué pour des produits complexes comme l’automobile. Et quelle empreinte carbone va-t-on donner à l’aluminium de seconde fusion ? Toutes ces questions font que nous ne sommes pas prêts à soutenir la mise en place d’un mécanisme d’inclusion carbone. C’est la position de la filière en Europe.

La filière s’est-elle convertie aux énergies renouvelables ?

Un travail est en cours. À Lens, Alvance / GFG a une division, Simec, qui a pour vocation de substituer les sources d’électricité non renouvelables vers du renouvelable. Grâce au nucléaire, en France, on a accès à des sources très peu carbonées. Mais ce n’est pas renouvelable. Nous travaillons avec le gouvernement pour faciliter l’accès aux PPA (purchase per agreement ou contrat d’achat direct au producteur) pour les industriels, avec des sujets sur la garantie, les prix et les cadres de contrats, en suivant des modèles comme en Espagne ou en Norvège. Le gouvernement y a mis en place des fonds de garantie qui permettent aux industriels de conclure ce genre de PPA.

Le prix de l’électricité est un facteur majeur de la compétitivité de l’aluminium. Le passage à des énergies vertes signifierait refaire un effort de prix. Est-ce envisageable ?

Pour la production d’aluminium primaire, l’accès à de l’électricité bon marché est le facteur numéro un de compétitivité, car les prix de l’alumine à l’entrée et de l’aluminium à la sortie sont des prix de marchés cotés. On ne peut pas passer d’un prix d’électricité d’origine nucléaire, maîtrisé, à du renouvelable avec des prix beaucoup plus élevés. Il faut trouver une façon de réduire le prix d’accès à l’énergie renouvelable.

La deuxième difficulté est qu’il faut de l’énergie stable dans le temps, ce qui n’est pas le profil des énergies renouvelables, éolien ou photovoltaïque. Pour mémoire, un smelter comme celui de Dunkerque consomme 4 TWh par an, c’est un peu moins de 1 % de la consommation nationale et la moitié d’un réacteur nucléaire de 900 MW. Sur un seul site, on est le plus gros consommateur en France.

Où en est le contrat d’achat long terme des électro-intensifs du consortium Exeltium ?

Le contrat est valable jusqu’en 2034. Il est à un prix compétitif par rapport au prix de marché, mais encore relativement élevé par rapport à ce que nous devrions obtenir pour être compétitifs par rapport à nos voisins européens, notamment la Norvège, qui a des prix beaucoup plus bas que la France. Et en plus sur de la base renouvelable puisqu’il s’agit d’hydroélectricité, comme en Islande au Québec et en Russie. Nous avons d’autres concurrents qui sont sur base charbon ou gaz. Le choix d’aller vers de l’aluminium peu carboné va favoriser les producteurs installés dans les pays au mix électrique le moins carboné.

Est-ce que la filière en France serait prête à aider EDF à financer la construction de nouvelles centrales nucléaires pour conserver son avantage bas carbone sur les émissions indirectes ?

Pourquoi pas? Aujourd’hui les conditions économiques ne sont pas réunies pour que l’on puisse le faire. Le prix du mégawattheure du nouveau nucléaire n’est pas compatible avec une production électro-intensive en France. Nous avons besoin d’un prix qui soit compétitif vis-à-vis de ceux de la Norvège ou de la Russie, qui sont sur l’hydraulique. Cela ne veut pas dire qu’on ne veut pas le faire. Mais il faut trouver des mécanismes pour ramener le prix de marché à un niveau compatible.

Propos recueillis par Aurélie Barbaux et Myrtille Delamarche

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