Prix du nucléaire, organisation et label européen… Les 3 défis d’EDF pour assurer son avenir – Le Journal du dimanche

14h57 , le 31 janvier 2021

Lors de ses vœux à la presse, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, l’affirmait : « EDF va dans le mur si nous ne sommes pas capables de lui donner les moyens d’investir. » L’équation économique du géant français de l’électricité, détenu à 83% par l’État, est devenue intenable. D’un côté, EDF doit prolonger la durée de vie des réacteurs de ses centrales au-delà de quarante ans. Coût estimé : environ 50 milliards d’euros à l’horizon 2025.

De l’autre, il doit se développer dans le renouvelable pour se conformer à la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte, qui contraint la France à ramener la part du nucléaire à 50% du mélange énergétique en 2035. Et surtout pour figurer à la table des énergéticiens verts, déjà occupée par des géants tels que l’espagnol Iberdrola, l’italien Enel ou le danois Orsted. Or EDF porte une dette de plus de 40 milliards d’euros. Son avenir n’intéresse pas que la France. À Bruxelles, la Direction générale de la concurrence, chapeautée par Margrethe Vestager, a passé à la loupe son parc de centrales, ses barrages électriques et son organisation en groupe intégré.

Lire aussi – Emmanuel Faber, PDG de Danone : « La crise nous a fait perdre environ un milliard d’euros en ventes »

Voilà plus d’un an que les négociations entre Paris et Bruxelles essaient d’atterrir autour d’une solution baptisée « plan Hercule ». En début de semaine, des rumeurs de blocage rapportées par BFMTV ont fait chuter le cours d’EDF de 15,62%. Un autre front s’est ouvert à Bruxelles pour le champion de l’atome : être agréé parmi les acteurs de la transition énergétique.

1. Augmenter les tarifs du nucléaire

Pour dégager les ressources qui lui permettront d’investir dans son parc de centrales vieillissant et dans les énergies vertes, EDF veut augmenter les prix auxquels elle est tenue de revendre une partie de son électricité nucléaire. Mis en place en 2012 par la loi Nome, l’Arenh, (l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique) permet à tous les fournisseurs alternatifs de s’approvisionner en électricité auprès d’EDF à un tarif fixe de 42 euros par mégawattheure (MWh) et dans la limite totale de 100 térawattheures. Le hic : ce prix n’a pas évolué depuis, la loi ne le prévoit pas, et il doit courir jusqu’en 2025.

Mais l’État français et EDF le jugent insuffisant. Ils souhaiteraient pouvoir vendre l’ensemble de la production nucléaire historique au coût réel, soit aux alentours de 48 euros par MWh. Mais, pour en décider, il leur faut l’accord de Bruxelles. « Aujourd’hui, le fournisseur d’électricité aux particuliers peut en acheter auprès de la Bourse européenne de l’électricité ou de l’Arenh », explique Charlie Evrard, président de Mon courtier énergie.

En Bourse, le prix fluctue, quand celui de l’Arenh est stable et pour l’heure plus attractif. Une situation asymétrique que déplore EDF. Résultat : depuis trois ans, les fournisseurs ont demandé bien plus de térawattheures que la limite fixée à 100 par l’Arenh. « Les discussions sont compliquées, pointe un négociateur côté français, car Bruxelles analyse en profondeur chaque élément constitutif du prix et notamment le coût d’entretien des centrales. » Le temps presse. Même si, à 48 euros, l’électricité d’EDF reste compétitive, les tarifs des énergies vertes ne cessent de baisser.

2. Obtenir le label investissements verts

« Taxonomie verte ». La formule n’est pas très parlante, mais elle est devenue limpide pour les représentants de la Commission européenne et les négociateurs de Bercy, qui doivent décider si oui ou non l’énergie nucléaire – 78% de la production électrique d’EDF – fait partie des investissements nécessaires à la transition énergétique face à l’urgence climatique. De quoi s’agit-il? D’imposer un référentiel européen unifié en matière de finance durable. Identifié comme un des leviers pour atteindre la neutralité carbone dans l’Union européenne d’ici à 2050, il doit être inclus dans un règlement qui entrera en vigueur fin 2021. « Si la taxonomie s’impose comme la nouvelle grammaire des marchés financiers, prévient l’eurodéputé Pascal Canfin, les entreprises qui n’auront pas ce label auront plus de difficultés à accéder à certains financements, comme le charbon aujourd’hui. »

L’enjeu n’a pas échappé à Bercy, qui a alloué 470 millions d’euros (sur les 100 milliards du plan de relance) au « nucléaire », et l’a classé parmi les énergies et technologies vertes. Dans une tribune publiée sur LinkedIn le 5 janvier, le PDG d’EDF rappelle que le Giec (Groupement d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) et l’AIE (Agence internationale de l’énergie) « placent l’énergie nucléaire à côté des énergies renouvelables et de la sobriété énergétique ».

Reste à convaincre Valdis Dombrovskis, vice-président de la Commission, et Mairead McGuinness, la commissaire aux Services financiers, tous deux sur une ligne dure. Pour ne rien arranger, le nucléaire reste un sujet très clivant entre États membres. Si aucun ne conteste sa qualité d’énergie décarbonée, l’atome civil n’est considéré ni durable ni renouvelable au regard du risque et de la gestion des déchets. Et, pour le moment, une technologie qualifiante de recyclage n’existe pas. Résultat : le débat sur son classement a été « déconsolidé ». Trop inflammable, trop politique. Il ne devrait toutefois pas peser sur le déplacement la semaine prochaine en Pologne du ministre délégué au Commerce extérieur, Franck Riester, pour défendre la filière à l’export.

3. Découper le groupe sans faire de casse

Hercule a des pieds d’argile. Malgré son nom, inspiré du héros de la Grèce antique, le projet de réorganisation de l’un des premiers producteurs d’électricité au monde ploie sous le poids des oppositions et des difficultés de mise en œuvre. Imaginé par Bercy et la direction d’EDF il y a déjà plusieurs années, il fait l’objet de discussions – acharnées – à Bruxelles. Ce plan implique le découpage du groupe en trois pans de couleurs distinctes.

EDF Bleu, 100% public, détiendrait l’activité nucléaire. Le Vert – réseau de distribution Enedis, énergies renouvelables et fournisseurs d’électricité – serait au contraire ouvert aux capitaux privés. Tandis que l’Azur abriterait l’activité hydroélectrique, donc les barrages, dont le groupe a la concession exclusive depuis 1945. Ces trois couleurs font l’effet d’un chiffon rouge en interne, où les syndicats ont déjà mobilisé les salariés (131.099 en France et 165.000 au total) pour quatre journées de protestation très suivies. Une nouvelle grève est prévue le 10 février, jour de l’audition du PDG, Jean-Bernard Lévy, au Sénat.

Le comité social et économique prévoit aussi une campagne de communication « de grande ampleur » pour protester contre ce qui est perçu comme un démantèlement de l’entreprise. À Bruxelles, où les négociations durent depuis plus d’un an, une rencontre à la mi-janvier entre les Français et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, se serait « mal passée ». La crise sanitaire a encore compliqué les pourparlers en limitant les occasions de rendez-vous physiques. Faute d’accord dans les prochaines semaines, le gouvernement ne pourrait pas engager cette réforme avant la présidentielle. Le sujet est devenu « explosif », selon certains familiers du dossier.

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