Table ronde : Quels acteurs de l’énergie pour la transition écologique ? – L’Humanité

Il y a cinq ans, la COP21 célébrait ses accords de Paris sur le climat. Aujourd’hui, la lutte contre le réchauffement climatique peine à remplir les objectifs fixés. Or, deux actualités vont peser dans la trajectoire de la transition énergétique française. D’un côté, le projet de loi issu des travaux de la Convention citoyenne, présentée courant janvier par le gouvernement, a pour ambition de concilier objectifs climatiques et sociaux. Ses insuffisances ont déjà été critiquées par les ONG. De l’autre, le gouvernement est en négociation avec la Commission européenne pour le projet Hercule visant à dégager les financements nécessaires à l’avenir de la production nucléaire pour EDF, en échange de la privatisation partielle des activités les plus rentables de l’entreprise publique.

Nicolas Nace, avant d’envisager la manière de conduire la transition énergétique française, pouvez-vous nous dire où en sont les politiques publiques censées la porter ?

Nicolas Nace Effectivement, on a fêté il y a peu les cinq ans des accords de Paris qui avaient déjà contre eux de n’être ni assez ambitieux ni contraignants pour les États. Depuis, il y a eu beaucoup d’annonces, quelques mesures comme l’abandon de Notre-Dame-des-Landes, mais, au final, assez peu de concret. Résultat, si les émissions de gaz à effet de serre sur le territoire ont baissé depuis l’année 2000, cette diminution a ralenti ces cinq dernières années. Elles n’ont même pas décru si l’on prend en compte nos émissions importées. C’est un échec de la politique du gouvernement qui renvoie à 2050 l’objectif de neutralité carbone. Et nous ne sommes pas du tout sur la bonne trajectoire. Un plan de relance de 100 milliards d’euros a été annoncé cet été. Selon le Haut Conseil pour le climat, seules 30 % de ces mesures sont favorables à une baisse des émissions. Nous restons donc dans le monde d’avant, qui nous réserve une montée des températures de 3 à 4 degrés. Enfin, si la Convention citoyenne pour le climat fut une expérience démocratique très intéressante, ses propositions ambitieuses et concrètes ont été détricotées par le gouvernement, notamment les mesures les plus structurantes comme la taxe sur les dividendes pour le climat, le moratoire sur les surfaces commerciales ou la rénovation thermique obligatoire des logements. Même le projet de référendum du gouvernement pourrait ne pas aboutir. Il n’y a donc aujourd’hui pas grand-chose à fêter.

Que préconisez-vous ?

Nicolas Nace Nous proposons de repenser en profondeur nos modèles de société pour construire ce « monde d’après ». Cela implique de passer en revue tous les secteurs fortement consommateurs d’énergie et émetteurs de gaz à effet de serre, comme l’alimentation et l’agriculture, les transports, le logement. Tous ces enjeux écologiques doivent prendre en compte les aspects sociaux. Car, on l’a vu avec les gilets jaunes, on n’arrivera à rien si la transition énergétique ne réduit pas aussi les inégalités.

Sébastien Menesplier, vous menez actuellement avec les autres syndicats d’EDF et de l’énergie une grande mobilisation contre le projet Hercule. Comment envisagez-vous cette transition énergétique ?

Sébastien Menesplier Nous considérons que l’énergie est un bien de première nécessité et qu’il est important qu’on puisse offrir aux citoyens qui sont aussi les usagers de nos services un accès réglementé à l’énergie, électricité comme gaz. Malheureusement, les directives européennes et les lois françaises contribuent à détruire le service public qui, depuis 1946, a organisé cet accès égal pour tous et toutes. Le choix des principes de libre concurrence et de l’ouverture du marché du gaz et de l’électricité n’a eu pour résultat que de faire augmenter les prix et de réduire l’accès à l’énergie. Aujourd’hui, près de 13 millions de personnes sont en situation de précarité énergétique en France. Ce système libéral ne convient pas du tout à nos besoins. Il faut repenser l’ensemble du système pour qu’il devienne plus solidaire et permette aux citoyens « d’en bas », d’outre-mer ou de métropole, à la campagne comme dans les villes, de pouvoir bénéficier d’un accès à l’énergie à un tarif réglementé. C’est ça, la lutte que nous menons aujourd’hui. En revanche, je pense qu’il faut mener un débat de fond : on ne peut pas faire croire aux citoyens que le développement de production individuelle d’énergie, la démultiplication des énergies renouvelables aux niveaux départemental ou régional, et l’interconnexion des réseaux au niveau européen, suffiront pour réduire les émissions carbone. Je pense malheureusement qu’avec cette stratégie les plus précaires auront toujours plus de mal à pouvoir se chauffer ou à disposer d’eau chaude. Il faut poser ces questions dans un grand débat public.

Là aussi, que préconisez-vous ?

Sébastien Menesplier La souveraineté énergétique implique que la France soit pourvue d’une production d’énergie pilotable qui permette d’équilibrer le réseau d’électricité lorsque le vent souffle moins fort, par exemple, ou quand les conditions météo sont dégradées. Sans cet équilibre, des délestages, des coupures sont à envisager qui seraient dramatiques pour les usagers. En France, nous disposons encore de ce système énergétique pilotable, avec les parcs hydrauliques et nucléaires qui viennent en soutien des énergies renouvelables à la production intermittente.

Nicolas Nace comme Sébastien Menesplier parlent de précarité énergétique. Depuis très longtemps, la Fondation Abbé-Pierre lutte contre ce phénomène. Quelles réalités recouvre-t-il ?

Hélène Denise Nous parlons effectivement depuis très longtemps à la Fondation Abbé-Pierre de précarité énergétique, mais on lie très peu ce sujet à celui de l’écologie. Or, ils sont imbriqués. La précarité énergétique est un des symptômes du mal-logement. Elle concerne les personnes qui ne peuvent pas se chauffer, soit parce que leurs logements sont des passoires thermiques, soit parce qu’ils n’en ont pas les moyens. Douze millions de personnes ont froid chez elles. Cela engendre de graves conséquences sanitaires et sociales : des développements de maladies, notamment chez les enfants. C’est un vrai problème car ce phénomène touche de plus en plus de monde, notamment à cause de la hausse des prix de l’énergie. Cette hausse de la précarité nous inquiète énormément, d’autant que la crise actuelle a, par ailleurs, augmenté de 30 % la demande d’ aide alimentaire. De plus en plus de personnes doivent arbitrer entre se payer à manger, régler son loyer ou sa facture d’électricité ou de gaz. Nous craignons une vague d’impayés, qui avaient déjà augmenté de 17 % entre 2018 et 2019. Du fait des restrictions sanitaires, des périodes de confinement ou de télétravail obligé, les personnes qui habitent dans des logements humides ou mal isolés et ventilés doivent y passer encore plus de temps.

Comment leur venir en aide ?

Hélène Denise En aidant ces personnes à payer leurs factures. Mais cette solution n’est pas très écologique puisqu’on les aide à dépenser plus dans des logements de fait très polluants. La vraie réponse, à long terme la plus efficace, c’est la rénovation thermique, en mettant vraiment la priorité sur les passoires thermiques habitées par les ménages modestes. C’est dans ces logements que les enjeux sanitaires et sociaux sont les plus graves. Et c’est là que les économies d’énergie sont les plus faciles à réaliser. Mais même avec des aides qui couvrent 60 % des travaux, les ménages très modestes n’ont absolument pas les moyens de prendre en charge le reste du financement. Il faudrait quadrupler les subventions publiques pour atteindre l’objectif de 500 000 rénovations thermiques par an. Le plan de relance, et c’est positif, apporte 2 milliards d’euros supplémentaires en deux ans. Mais ce sont des aides ouvertes à tous les ménages. Tout cela est insuffisant.

Quelle place envisagez-vous aux services publics dans la transition énergétique ?

Nicolas Nace Il faut que l’ensemble des services publics soient renforcés, parce que ce n’est pas en ouvrant le marché à outrance de l’énergie que l’on améliorera les choses. Cette question doit notamment être posée dans un grand débat public pour ce qui concerne la question du mix énergétique de demain. Pour l’heure, il n’y a aucune maîtrise politique du sujet. La question qui se pose à nous est celle du remplacement des réacteurs nucléaires actuels, dont la prolongation est actée on ne sait jusqu’à quand. Mais, à l’horizon 2050, ils seront quasiment tous arrêtés ou en cours d’arrêt. Les remplace-t-on progressivement par des EPR ? Cela pose la question de la faisabilité industrielle, notamment au vu de la gestion catastrophique de l’ EPR de Flamanville, aux coûts de construction faramineux, du fait du recours à la sous-traitance et d’un manque de contrôle de la part des institutions. Nous ne demandons pas la fermeture de toutes les centrales. Quelle part d’énergies renouvelables ? Quels développements pour la recherche sur le stockage de l’énergie ? Quid de l’hydrogène ? Et comment, en fonction des choix que nous prenons, reconvertir les emplois vers une industrie conforme à ce mix énergétique ?

Comment peut-on imaginer une transition qui intègre ces questions de participation citoyenne ?

Sébastien Menesplier On a besoin d’impliquer l’ensemble des citoyens sur ces enjeux de société, pour protéger la planète, pour faire en sorte d’améliorer les conditions de vie des générations suivantes. Les solutions seront collectives. Mais on nous chante des berceuses sur les nouvelles solutions individuelles, sur les prêts à taux zéro ou à taux très réduits pour pouvoir installer des éoliennes individuelles ou des panneaux photovoltaïques. Tout le monde ne pourra pas se les offrir. On nous parle aussi de développer de nouvelles filières industrielles, celle de l’hydrogène aujourd’hui, celle de l’éolien hier. Il faut être honnête : ceux qui développent les parcs éoliens en France sont des sociétés privées assurées de rentabilité pour des années parce qu’elles sont financées par les factures énergétiques des usagers. Pour leur faire une place sur les réseaux, EDF a dû baisser sa production nucléaire, donc s’effacer, ce qui accroît un peu plus sa dette. C’est contre ce système déstructurant et plein d’incohérences que nous nous battons. Si l’on veut en effet un système porteur d’un mix énergétique au sujet duquel, je pense, nous parviendrons à trouver les solutions d’avenir, il faut impérativement que l’État soit détenteur des entreprises qui mettront en place ce nouveau service public de l’énergie. Car c’est à l’État et aux usagers de décider de la cohérence de notre politique énergétique.

Quels mots-clés inscririez-vous dans votre définition de la transition énergétique ?

Nicolas Nace Sobriété, c’est-à-dire ne consommer que l’énergie qui nous est nécessaire. Efficacité. Enfin, vision, ce qui manque à la trajectoire de notre mix énergétique.

Sébastien Menesplier Accès à l’énergie. Performance énergétique. Maîtrise publique et services publics.

Hélène Denise La transition doit être juste, sociale et ambitieuse. Elle doit reposer sur une vraie ambition des pouvoirs publics.

En vidéo, l’intégralité de cette table ronde :

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