Vitol, un colosse discret sous le feu des projecteurs – Le Temps

De dehors, on ne voit rien. Aucune enseigne au sommet de cet immeuble genevois, le nom de l’occupant des trois derniers étages n’apparaît que sur une plaquette dans un couloir au rez-de-chaussée. A l’intérieur, des murs blancs, une photo de citerne et une vue sur le Léman. Un réceptionniste indique que le bureau est fermé à cause du Covid-19. Le seul autre signe de vie émane d’une balance à mouvement perpétuel qui semble faire allusion aux navires du groupe. Il en affrète constamment quelque 200 d’un point à l’autre du globe. Devant la réception, une goutte de pétrole, le logo de Vitol.

Le premier négociant privé du monde et la principale entreprise de Suisse en termes de chiffre d’affaires (225 milliards de dollars en 2019). La plus grande firme dont vous n’avez jamais entendu parler, selon The Guardian. Une maison qui évolue dans l’ombre là où ses concurrents, Trafigura, Glencore ou Total, ont opté pour plus de transparence. L’actualité autour de Vitol, qui négocie 7% du pétrole mondial, est pourtant dense, autant que les hydrocarbures qu’il commercialise et transporte à travers les océans.

Si riche que la date du 3 décembre 2020 pourrait à jamais marquer son histoire. Ce jour-là, la justice américaine annonce que la multinationale genevoise déboursera 135 millions de dollars pour que soit classée une affaire de corruption aussi vaste que récente.

Pots-de-vin jusqu’en juillet 2020

On apprend que l’entreprise a payé ces quinze dernières années, et jusqu’en juillet 2020, des millions de dollars de pots-de-vin, au Brésil, en Equateur et au Mexique, pour obtenir des contrats ou des informations. Qu’un éventail de sociétés écrans, d’intermédiaires, de comptes offshore et de noms de code – des intermédiaires se faisaient appeler «Phil Collins» et «Batman» – a été constitué pour cacher ces opérations. A propos du scandale Petrobras, qui implique aussi Trafigura et Glencore, un complice repenti évoque «un MBA en corruption».

En 2020, Vitol est également cité – et innocenté – en novembre dans une affaire de corruption en Afrique du Sud. En octobre, un rapport de l’ONG néerlandaise Somo critique son modus operandi au Nigeria, où il collabore avec des partenaires controversés. En mai, il est accusé de s’être entendu avec un concurrent pour gonfler les tarifs des carburants en Californie. En janvier, il est pointé pour avoir livré du fioul pourri à un navire. Des histoires qui font peu de vagues mais qui génèrent des crispations dans le milieu.

«Vitol est le premier trader privé de pétrole du monde, il est solide financièrement mais très secret», estime Jean-François Lambert, un consultant spécialisé en matières premières. «Il est extrêmement problématique que Vitol ait été mêlé à un scandale récent [celui en Amérique du Sud, ndlr] car ça ternit tout un secteur qui doit tourner définitivement la page sur ces mauvaises pratiques», selon lui. «Il est resté dans cette culture du secret qui entoure traditionnellement le secteur là où d’autres maisons en sont sorties», renchérit Philippe Chalmin, le fondateur du cercle Cyclope, un institut spécialisé dans les matières premières. «Ça peut paraître anachronique mais c’est efficace. Personne ne parle de Vitol.»

Lire aussi: Glencore, le géant du charbon et de la polémique

Trafigura, un autre négociant genevois, a misé sur plus de transparence à la suite d’un scandale en 2006 qui faillit causer sa perte – celui de Probo Koala, du nom d’un navire qui a déversé des déchets toxiques à Abidjan. Rien de tel chez Vitol, même si le groupe a longtemps été dirigé par un homme charismatique et proche de l’establishment britannique, Ian Taylor, décédé en mai 2020. «Ian Taylor était un remarquable communicant, plein de charme mais pratiquement le seul dans l’entreprise à s’exprimer», estime Jean-François Lambert. «La communication c’est bien mais ce n’est que l’écume sur la mer. C’est la culture de l’entreprise qui va devoir évoluer en profondeur», estime le consultant. Les commissions occultes de Vitol en Amérique Latine agiront-elles comme un électrochoc? «On verra, mais ce serait une bonne chose pour tout le monde du négoce», dit-il.

La porte-parole de Vitol, Andrea Schlaepfer, dit régulièrement répondre aux médias et aux ONG mais reconnaît qu’«il y a de quoi faire mieux». Le groupe prépare un premier rapport sur des questions socio-environnementales (ESG) cette année. La justice américaine relève que Vitol a parfaitement collaboré avec elle. L’entreprise a aussi répondu à nos questions.

Son cœur de métier, c’est le négoce de produits pétroliers, de l’essence au naphta. Ian Taylor s’est rendu célèbre notamment à la suite d’un voyage chez les rebelles libyens en 2011 pour leur vendre du carburant contre du brut. Vitol en écoule de la Birmanie à la Norvège, où le groupe a investi en novembre dans une usine de carburants faits à partir de pneus recyclés, en passant par la Suisse, où il possède des parts de Varo Holding, l’entreprise qui gère la raffinerie de Cressier (NE). Vitol occupe une quarantaine de bureaux dans le monde – les principaux sont à Londres, Genève, Singapour et Houston – et emploie 1450 personnes, dont 180 en Suisse.

Dividendes et pronostics

Il affrète des bateaux, possède des raffineries et des terminaux, notamment dans le port de Singapour (le plus grand au monde pour le fioul des navires) où il a renforcé sa présence ce printemps en rachetant un acteur clé des carburants marins. Une filiale se spécialise dans le kérosène, une autre dans les stations-service, en Afrique et en Australie. Le groupe explore et produit du brut, notamment au large du Ghana.

Ses immenses capacités de stockage ont été essentielles l’an dernier, alors que les prix du pétrole ont été volatils et qu’il a souvent fallu attendre – et stocker – le meilleur moment pour vendre. Ses concurrents ont ainsi publié des bénéfices record en 2020. Les quelques résultats financiers annuels que Vitol rend publics sont en général publiés en mars.

Le groupe doit son nom à l’un de ses deux fondateurs en 1966. Henk Viëtor, combiné à «olie», pétrole en néerlandais, ça a donné Vitol. Au départ, la jeune pousse achète du carburant à une raffinerie de Rotterdam, l’achemine le long du Rhin et la vend en Allemagne. Les affaires prospèrent, un bureau ouvre deux ans plus tard dans le canton de Zoug. Il est transféré en 1969 à Genève.

Lire également: Face aux fraudes, la réaction des négociants

Sous l’impulsion d’Ian Taylor, son directeur de 1995 à 2016, l’entreprise se transforme en géant du négoce et de la logistique, au gré des contrats, dans des contrées souvent compliquées, et des polémiques. En 2007, le groupe est condamné aux Etats-Unis dans le cadre de l’affaire Pétrole contre nourriture. Sa réputation est de nouveau ébranlée en 2012 à la suite d’un achat de brut à l’Iran, un pays sous sanctions. En 2016, l’ONG Public Eye démontre que Vitol profite des normes permissives en Afrique pour y écouler légalement des carburants polluants interdits en Occident.

Vitol n’a jamais enregistré de pertes. Ses bénéfices ont bondi de 22,9 millions de dollars en 1995 à 2,3 milliards de dollars en 2019. Ses actionnaires ont reçu des dividendes de 11,7 milliards de dollars de 2009 à 2019, selon nos calculs. Un bon milliard par an. Vitol appartient à 450 employés, ou anciens employés, et aucun d’entre eux ne possède plus de 5% du groupe.

«Vitol fait partie des grandes entreprises qui ont accepté de collaborer avec nous pour aider les PME du secteur à répondre aux attentes liées aux critères ESG», relève Florence Schurch, secrétaire générale de la STSA, l’association des négociants en Suisse. L’ancien directeur de Vitol à Genève, David Fransen, en a été le président et son successeur, Gérard Delsad, siège dans son conseil d’administration.

La question des énergies renouvelables

Et la transition énergétique? Trafigura multiplie les communiqués liés à ses investissements vers des solutions renouvelables et Glencore a fait part de ses intentions d’être neutre en carbone là où Vitol reste silencieux. «Faire part de son intention d’être neutre en carbone, c’est une stratégie de communication efficace, mais si ce n’est pas suivi d’actions concrètes, ça reste des mots, indique Andrea Schlaepfer. Vitol préfère développer ses plans avec soin et s’assurer d’être en mesure de tenir ses engagements.» A ce jour, le groupe a investi 500 millions de dollars dans les énergies renouvelables, de réduction de ses émissions et envisage d’investir plusieurs centaines de millions en plus dans des projets éoliens, solaires et de gaz naturel.

«La transition énergétique va forcer les négociants de produits pétroliers à faire évoluer leurs modèles d’affaires, selon Jean-François Lambert. Un grand défi. Vont-ils se tourner vers le négoce d’électricité, investir dans les énergies renouvelables? Sans doute. Pourront-ils gagner autant qu’avec le négoce pétrolier comme aujourd’hui? Ce n’est pas évident.»

La consommation de brut s’est écroulée en 2020 si bien qu’en septembre BP laisse entendre que le pic pétrolier est passé. Une opinion que ne partagent pas les grands négociants privés, dont Vitol. Son directeur général, Russell Hardy, annonce dans la foulée qu’on renouera avec les chiffres d’avant la pandémie et qu’il faudra patienter une décennie avant que la demande globale en pétrole ne culmine. La soif de brut en Asie compensera largement les hésitations en Europe et dans l’aviation, selon lui. Les pétroliers du groupe genevois devraient donc demeurer, longtemps encore, en perpétuel mouvement.

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